Face au F-35 et aux chasseurs russes, le Rafale gagne des contrats grâce à ses capacités, son soutien et une autonomie stratégique recherchée.

En résumé

Le succès export du Rafale ne signifie pas qu’il surclasse le F-35. Les deux appareils proposent des modèles différents. Le F-35 dispose d’un avantage majeur en furtivité, fusion de capteurs et intégration aux réseaux américains et de l’OTAN. Le Rafale répond à une autre demande : un chasseur très polyvalent accompagné d’une autonomie opérationnelle plus large. Son radar RBE2 AESA, sa guerre électronique SPECTRA, ses missiles Meteor et SCALP, sa capacité d’emport de 9,5 tonnes et son aptitude aux missions air-air, air-sol, antinavires ou de reconnaissance en font une plateforme particulièrement flexible. À l’export, la France ajoute une relation politique moins structurante que l’intégration dans l’écosystème F-35. Face aux offres russes, le Rafale bénéficie aussi du recul spectaculaire des exportations de Moscou depuis 2022. Le marché oppose donc désormais autant des modèles de souveraineté et de soutien que des performances aéronautiques.

Le Rafale s’impose désormais comme une véritable offre export mondiale

Le changement est spectaculaire. Après des années sans contrat export, le Dassault Rafale est désormais utilisé ou commandé par l’Égypte, le Qatar, l’Inde, la Grèce, la Croatie, les Émirats arabes unis, l’Indonésie et la Serbie.

Fin 2025, Dassault Aviation disposait encore de 220 Rafale à produire, dont 175 destinés à l’export. La même année, 26 Rafale Marine supplémentaires ont été commandés par l’Inde.

Les grands contrats montrent surtout que le Rafale ne se limite plus aux clients historiques de la France. Les Émirats arabes unis ont commandé 80 Rafale F4 pour environ 14 milliards d’euros en 2021. L’Indonésie a engagé l’acquisition de 42 appareils. La Serbie a signé en 2024 un contrat de 2,7 milliards d’euros pour 12 Rafale avec soutien logistique. En avril 2025, New Delhi a signé pour 26 Rafale Marine dans le cadre d’un accord évalué à environ 7,4 milliards de dollars comprenant avions, armements, formation et soutien.

Ces chiffres ne permettent pas de calculer un prix unitaire comparable. Un contrat d’avions de combat comprend souvent missiles, pièces, simulateurs, formation et plusieurs années de maintenance. Ils montrent en revanche le poids désormais pris par le Rafale sur le marché international.

Le F-35 conserve un avantage technologique majeur dans la furtivité

Comparer le Rafale au F-35 impose d’abord de reconnaître une différence fondamentale.

Le Rafale n’est pas un appareil furtif de cinquième génération. Le F-35 a été conçu dès l’origine autour de la faible observabilité radar. Sa cellule, ses matériaux absorbants, ses armements transportés en soute et le traitement de sa signature électromagnétique compliquent fortement sa détection et son engagement.

Cette différence compte particulièrement lors de la pénétration d’un espace défendu par des systèmes sol-air modernes.

Le F-35 ajoute une architecture de capteurs exceptionnellement intégrée : radar AESA AN/APG-81, Electro-Optical Targeting System, six caméras infrarouges du Distributed Aperture System et suite de guerre électronique. Le système fusionne automatiquement leurs données pour fournir au pilote une image tactique unique.

C’est son principal avantage. Le F-35 est autant un capteur volant connecté qu’un avion de chasse.

Le Rafale répond autrement. Son RBE2 AESA recherche simultanément plusieurs objectifs aériens ou navals. Son Optronique Secteur Frontal apporte une détection passive visible et infrarouge. SPECTRA détecte, identifie et localise les émissions adverses et peut déclencher brouillage, leurres et manœuvres défensives.

Cette architecture reste très performante, mais elle ne supprime pas l’avantage de la furtivité. Les limites du Rafale face aux avions furtifs restent donc un élément réel de la comparaison avec le F-35.

Le Rafale mise sur la polyvalence et une lourde capacité d’emport

L’atout technique du Rafale se trouve davantage dans sa flexibilité.

L’appareil peut emporter jusqu’à 9,5 tonnes de charges externes sur 14 points d’emport. Sa masse maximale au décollage atteint 24,5 tonnes. Sa vitesse maximale atteint Mach 1,8.

Il peut combiner Meteor et MICA pour le combat aérien, SCALP pour la frappe profonde, AASM Hammer pour l’attaque au sol, Exocet AM39 dans le domaine antinavire ou encore un pod de reconnaissance.

Cette capacité omnirôle n’est pas qu’un argument commercial. Un même avion peut effectuer au cours d’une mission de la défense aérienne, de la frappe et de la reconnaissance. Pour une armée disposant de quelques dizaines d’appareils, cette polyvalence peut réduire le nombre de flottes spécialisées à entretenir.

Le F-35 est lui aussi multirôle. Mais lorsque la furtivité doit être maximale, ses armes doivent principalement rester dans ses soutes internes. Les emports externes augmentent sa capacité offensive mais dégradent alors sa faible observabilité.

Les deux appareils traduisent donc des priorités de conception différentes.

Le soutien oppose deux modèles industriels

La comparaison devient encore plus intéressante après l’achat.

Le F-35 s’appuie sur un écosystème mondial exceptionnellement vaste. En septembre 2026, Lockheed Martin indiquait que les États-Unis et 19 pays alliés avaient sélectionné l’appareil. Plus de 1 350 F-35 avaient été livrés.

Cette masse procure de vrais avantages : flotte commune, formation partagée, standardisation OTAN, vaste chaîne de fournisseurs et possibilité d’opérer avec de nombreux alliés disposant exactement de la même plateforme.

Mais le modèle est fortement centralisé.

Le Government Accountability Office américain souligne depuis plusieurs années la dépendance du programme envers les industriels et les difficultés d’accès à certaines données techniques. En 2025, même les forces américaines restaient confrontées à des réparations nécessitant l’intervention du contractant faute de données suffisantes.

Le GAO indiquait également qu’entre 2021 et 2025, le taux moyen d’appareils américains capables d’assurer au moins une mission était passé de 67 % à 44 %, tandis que le taux pleinement opérationnel reculait de 38 % à 25 %. Ces chiffres concernent la flotte américaine et ne doivent pas être extrapolés directement aux flottes étrangères.

Le programme reste néanmoins confronté à des coûts de soutien élevés. Le Pentagone a lancé un plan supplémentaire de 13,7 milliards de dollars jusqu’en 2031 pour améliorer disponibilité, stocks de pièces et capacités de réparation.

Rafale vs F-35

L’autonomie opérationnelle constitue un argument central du Rafale

C’est probablement ici que le Rafale se différencie le plus fortement.

Dassault et Thales indiquent notamment que les utilisateurs de SPECTRA peuvent gérer et actualiser leurs propres bibliothèques de menaces en autonomie.

Plus largement, la France commercialise le Rafale avec une philosophie nationale reposant sur le contrôle de l’avion, de ses données, de son soutien et de ses armements par l’utilisateur.

Cela ne signifie évidemment pas une indépendance absolue. Un exploitant du Rafale reste dépendant de Dassault Aviation, Safran, Thales et MBDA pour de nombreuses pièces, évolutions et réparations lourdes.

Mais le degré de dépendance n’est pas organisé de la même manière que dans l’écosystème américain.

Cette différence explique pourquoi le débat Rafale contre F-35 dépasse largement les performances aériennes.

L’exemple émirati est révélateur. En décembre 2021, Abu Dhabi a suspendu ses discussions portant sur 50 F-35. Un responsable émirati avait explicitement cité auprès de Reuters les restrictions américaines concernant la souveraineté opérationnelle, ainsi que des considérations techniques et financières. Quelques jours auparavant, le pays avait signé son contrat pour 80 Rafale.

Les Émirats avaient toutefois précisé que les deux acquisitions étaient initialement considérées comme complémentaires. Il serait donc abusif de présenter automatiquement les Rafale comme ayant remplacé les F-35.

Le F-35 offre en retour une intégration politique et militaire unique

La dépendance américaine possède aussi son envers : elle donne accès à un réseau militaire que la France ne peut pas reproduire seule.

Pour un membre de l’OTAN, acheter un F-35 facilite l’intégration avec les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Italie, la Norvège, les Pays-Bas, le Danemark, la Belgique, la Pologne ou l’Allemagne.

Les équipages utilisent des procédures communes et peuvent partager entraînement, infrastructures et données.

Le F-35 devient ainsi progressivement un standard de fait dans une partie de l’OTAN.

Pour certains gouvernements, ce lien avec Washington est précisément recherché. La dépendance peut aussi constituer une alliance.

L’accès à l’appareil reste en revanche politique. La vente d’un F-35 exige l’accord américain et passe généralement par le mécanisme Foreign Military Sales. L’autorisation donnée en septembre 2026 à une possible vente de 48 F-35 à l’Arabie saoudite, évaluée à 24,3 milliards de dollars avec moteurs et équipements associés, illustre la dimension diplomatique de ces décisions.

Les offres russes ont perdu une partie de leur puissance commerciale

La concurrence ne se limite pas au F-35.

La Russie continue de commercialiser le Su-35 et surtout le Su-57E de cinquième génération. Rostec propose désormais ce dernier à l’export avec emport interne d’armements, faible signature radar et missiles Kh-69, Kh-58UShKE ou RVV-SDM.

Moscou propose même aux clients étrangers une localisation de la production du Su-57E et des transferts technologiques.

Sur le papier, l’offre reste donc sérieuse.

Le problème est devenu industriel et géopolitique. Selon le SIPRI, la part russe dans les exportations mondiales d’armements est passée de 21 % sur la période 2016-2020 à 6,8 % entre 2021 et 2025. Le volume des exportations russes a chuté de 64 %.

La guerre en Ukraine a renforcé les besoins des forces russes, tandis que les sanctions compliquent certaines relations industrielles, financières et logistiques avec les clients étrangers.

Le choix de la Serbie illustre cette évolution. Belgrade, historiquement équipée de matériels soviétiques et russes, a commandé 12 Rafale en 2024. Reuters avait présenté cette décision comme un changement significatif dans ses relations militaires avec Moscou.

Le futur Rafale F5 doit réduire l’écart avec les systèmes de cinquième génération

Dassault ne cherche pas à transformer rétroactivement le Rafale en F-35.

Le futur standard F5 suit une autre logique. La France prépare un radar RBE2-XG de nouvelle génération, une évolution profonde de SPECTRA, de nouvelles communications, davantage de traitement de données et surtout la coopération avec un drone de combat furtif.

Le Rafale F5 et son saut technologique doivent progressivement faire évoluer l’avion vers un système de combat distribué.

Cette modernisation est déterminante pour l’export. Les clients n’achètent pas seulement les capacités disponibles le jour de la signature. Ils achètent une trajectoire technologique pour plusieurs décennies.

Le marché export se joue désormais autant sur la souveraineté que sur l’avion

Le succès du Rafale ne démontre donc pas qu’un chasseur de génération 4,5 serait technologiquement supérieur au F-35. Ce serait ignorer l’avantage réel de l’appareil américain en furtivité, en fusion de capteurs et en puissance de réseau.

Mais considérer le F-35 comme automatiquement supérieur dans tout appel d’offres serait tout aussi simplificateur.

Un gouvernement achète un système d’armes pour trente ou quarante ans. Il achète aussi des logiciels, des armements, des pièces détachées, une relation industrielle et surtout une relation politique avec le pays fournisseur.

Le Rafale occupe précisément cet espace. Il propose un appareil lourdement armé, polyvalent et combat proven, tout en permettant à certains États de conserver davantage de liberté opérationnelle ou de diversifier leurs dépendances.

Face au F-35, il vend de l’autonomie autant que des performances. Face aux chasseurs russes, il bénéficie aujourd’hui d’une chaîne industrielle occidentale plus accessible aux pays partenaires de la France.

C’est probablement la vraie transformation du marché. La question n’est plus seulement de savoir quel avion détecte le premier ou emporte le plus de missiles. Elle est de savoir qui conservera le contrôle de sa flotte lorsque la prochaine crise éclatera.