Le premier F-35A allemand arrive après l’échec du chasseur SCAF. Berlin renforce ainsi son intégration militaire et industrielle avec les États-Unis.

En résumé

L’Allemagne a officiellement reçu son premier F-35A Lightning II le 18 septembre 2026 à Fort Worth, au Texas. L’appareil 35+01 est le premier des 35 chasseurs commandés par Berlin pour remplacer une partie des Tornado et assurer la mission allemande de partage nucléaire de l’OTAN. Les huit premiers F-35A resteront d’abord aux États-Unis pour former pilotes et techniciens. Les premières machines rejoindront Büchel à partir du troisième trimestre 2027. Cette livraison intervient trois mois après l’abandon du chasseur habité NGF qui constituait le cœur du SCAF franco-germano-espagnol. Le calendrier est révélateur. L’Allemagne s’intègre rapidement à l’écosystème américain du F-35, jusque dans sa base industrielle. Cette évolution ne signifie pas que Berlin abandonne toute ambition européenne. Elle affaiblit cependant la perspective d’un futur chasseur développé avec Dassault, surtout si la Luftwaffe décide d’acheter davantage de F-35.

Le premier F-35A allemand ouvre une nouvelle phase pour la Luftwaffe

Le 18 septembre 2026, Boris Pistorius a officiellement pris possession du premier F-35A allemand sur le site de Lockheed Martin à Fort Worth. L’appareil, immatriculé 35+01, avait effectué son premier vol dix jours auparavant. Berlin dispose désormais physiquement du premier exemplaire d’un programme engagé en décembre 2022.

Le choix porte sur 35 appareils pour un programme évalué par la Bundeswehr à environ 10 milliards d’euros, comprenant les avions, des armements, des pièces détachées, la formation et plusieurs années de soutien. La mission la plus sensible est claire : remplacer le Tornado dans le dispositif de partage nucléaire de l’OTAN.

Le F-35 Lightning II possède pour cela un avantage décisif. Sa variante F-35A a été conçue et certifiée pour emporter la bombe nucléaire américaine B61-12. Elle combine furtivité radar, radar AESA, guerre électronique, fusion automatisée des données et communications sécurisées. Sa vitesse maximale atteint Mach 1,6 et son facteur de charge maximal +9G.

Les premiers avions resteront aux États-Unis

La cérémonie de Fort Worth ne signifie pas que le 35+01 va immédiatement rejoindre l’Allemagne.

Les huit premiers appareils allemands doivent être affectés à Ebbing Air National Guard Base, à Fort Smith dans l’Arkansas. Ils serviront à former les pilotes et le personnel technique allemands. Les livraisons à la base aérienne de Büchel doivent commencer au troisième trimestre 2027 et se poursuivre jusqu’en 2029.

Büchel constitue le centre du dispositif. Le Taktisches Luftwaffengeschwader 33 y exploite actuellement les Tornado participant à la mission nucléaire de l’OTAN. La base est profondément modernisée pour recevoir le F-35, avec de nouveaux hangars, bâtiments opérationnels, infrastructures de maintenance, installations informatiques et dispositifs de cybersécurité.

Les Tornado doivent quitter définitivement le service en 2030. Pour la Luftwaffe, la transition ne peut donc pas prendre de retard.

Le F-35 répond à un problème que le SCAF ne pouvait pas résoudre

Il serait toutefois incorrect de présenter l’achat initial des F-35 comme la cause de l’échec du SCAF.

Les deux programmes n’avaient ni la même échéance ni exactement la même mission. Berlin a commandé ses F-35 en 2022 pour remplacer rapidement le Tornado et conserver la capacité nucléaire allemande. Le SCAF devait, lui, construire un système aérien de nouvelle génération pour l’horizon 2040, associant un chasseur habité, des drones et un réseau numérique de combat.

La situation a changé en juin 2026.

La France et l’Allemagne ont alors acté l’arrêt du New Generation Fighter, le futur avion piloté qui constituait la pièce centrale du programme SCAF/FCAS. Les désaccords entre Dassault Aviation et Airbus sur la gouvernance, la propriété intellectuelle et la répartition industrielle n’ont finalement pas été résolus. Certains autres éléments du programme, notamment le combat cloud et les systèmes collaboratifs, peuvent néanmoins survivre sous une organisation différente.

La rupture laisse désormais Berlin devant un choix beaucoup plus concret. Boris Pistorius a lui-même présenté trois possibilités : acheter davantage de F-35, rejoindre un autre programme international ou lancer un nouveau programme sous direction allemande et Airbus.

L’Allemagne s’installe profondément dans l’écosystème américain du F-35

C’est ici que la livraison du premier F-35 allemand prend une dimension qui dépasse largement les 35 avions déjà commandés.

Berlin ne devient pas seulement utilisateur d’un chasseur américain. L’industrie allemande entre progressivement dans sa chaîne de production.

À Weeze, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Rheinmetall a construit une usine d’environ 30 000 m², représentant plus de 100 millions d’euros d’investissement et plus de 400 emplois qualifiés. Elle doit produire au moins 400 sections centrales de fuselage de F-35 pour Northrop Grumman et Lockheed Martin. Le site constitue une deuxième source industrielle pour cette pièce majeure du programme mondial.

Quelques jours avant la remise du premier avion, le 15 septembre, Berlin et Washington ont par ailleurs signé une lettre d’intention visant à approfondir la coopération entre leurs industries de défense. Le F-35 s’insère ainsi dans un rapprochement plus large comprenant aussi Patriot et les futurs achats allemands de missiles Tomahawk.

Boris Pistorius assume ce choix. Il estime qu’environ 700 F-35 pourraient à terme voler dans les forces européennes, créant nécessairement des besoins locaux de maintenance, de formation et de soutien industriel. Il défend donc une interdépendance transatlantique plutôt qu’une autonomie complète vis-à-vis de Washington.

L’Allemagne devient ainsi l’un des principaux nœuds continentaux du système F-35. Mais parler de seule « tête de pont » américaine en Europe serait excessif. L’Italie possède déjà à Cameri une chaîne d’assemblage final et le centre européen de maintenance lourde du F-35. Elle demeure un pilier industriel plus ancien et plus intégré du programme.

F-35 Allemagne

Le choix allemand réduit l’espace stratégique de Dassault

Pour Dassault Aviation, le problème n’est donc pas que les 35 F-35 allemands remplacent directement le futur SCAF. Ils ne jouent pas dans le même calendrier.

Le changement intervient après l’échec du NGF.

Plus Berlin investit dans l’infrastructure, la formation, les armements, la maintenance et la chaîne industrielle du F-35, plus le coût marginal d’une commande supplémentaire devient facile à justifier. Les procédures existent. Les pilotes sont formés. Les bases sont compatibles. Les chaînes logistiques fonctionnent.

Une flotte portée à 50 appareils a déjà été évoquée à plusieurs reprises. Quinze F-35 supplémentaires étaient estimés en 2025 à environ 2,5 milliards d’euros. Cette acquisition n’est toutefois pas confirmée aujourd’hui par les sources officielles allemandes, qui continuent de présenter 35 appareils comme la commande ferme.

Pour approfondir les différences entre les versions du programme américain, les capacités respectives des F-35A, F-35B et F-35C montrent pourquoi Berlin a choisi la version terrestre F-35A.

Le divorce du SCAF ouvre une bataille pour l’après-2040

L’abandon du NGF ne transforme pourtant pas automatiquement le F-35 en futur chasseur allemand des années 2040.

Airbus étudie déjà d’autres alliances. Les discussions avec le suédois Saab se sont intensifiées. Le groupe allemand regarde également le Global Combat Air Programme, ou GCAP, conduit par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon. Leonardo a publiquement laissé la porte ouverte à une participation allemande.

L’Eurofighter reste lui aussi central dans la stratégie allemande. Le Eurofighter Typhoon maintient une base industrielle européenne et continuera à assurer une partie importante des missions conventionnelles de la Luftwaffe, notamment avec les futures capacités de guerre électronique.

Berlin construit donc moins une flotte entièrement américaine qu’un système à deux étages : F-35 pour la furtivité et le nucléaire, Eurofighter pour maintenir une capacité européenne et industrielle propre.

Pour Dassault, la conséquence demeure lourde. L’industriel français perd avec l’arrêt du NGF la perspective d’un programme commun financé par les trois grandes puissances industrielles initialement engagées dans le SCAF. Il affirme désormais pouvoir développer un futur appareil sous maîtrise d’œuvre française, tandis qu’Airbus cherche de nouveaux partenaires.

La remise du 35+01 à Fort Worth ne marque donc pas seulement l’arrivée d’un nouvel avion dans la Luftwaffe. Elle montre deux rythmes industriels désormais très différents. Le F-35 existe, vole et se produit en série. Le successeur européen du Rafale et de l’Eurofighter reste à redéfinir.

C’est ce décalage, davantage que le seul choix de 35 avions américains, qui pourrait durablement modifier l’équilibre de l’aviation de combat européenne.