Sur le Mirage III, la “Souris” a permis de maîtriser l’onde de choc à Mach élevé. Une solution mécanique décisive pour l’aviation supersonique.
En résumé
Le Mirage III a marqué l’histoire de l’aviation de combat non seulement par ses performances supersoniques, mais aussi par une solution technique discrète et pourtant déterminante : la “Souris”, un système mécanique de gestion manuelle de l’onde de choc à l’entrée d’air. À une époque où l’électronique était encore limitée, Dassault a choisi une approche simple, robuste et efficace pour garantir une alimentation stable du moteur à haute vitesse. Ces demi-cônes mobiles permettaient de positionner précisément l’onde de choc afin de ralentir l’air à des vitesses compatibles avec le turboréacteur. Ce choix a rendu possible le vol soutenu au-delà de Mach 2, tout en préservant la fiabilité du moteur. L’efficacité de cette solution a influencé des architectures plus complexes sur des appareils ultérieurs, civils comme militaires. Comprendre la “Souris”, c’est comprendre comment une contrainte physique majeure a été transformée en avantage opérationnel durable.
Le Mirage III face au défi du vol supersonique
Lorsqu’il entre en service à la fin des années 1950, le Mirage III est conçu pour une mission claire : intercepter vite, haut et loin. Son aile delta lui offre de bonnes qualités à grande vitesse, mais elle impose aussi des compromis à basse vitesse. Le véritable défi n’est pourtant pas aérodynamique. Il est interne.
Un avion supersonique ne peut pas se contenter d’“avaler” l’air ambiant. Au-delà de Mach 1, les ondes de choc modifient brutalement la pression et la vitesse de l’écoulement. Or un turboréacteur comme l’Atar 9 exige un flux d’air subsonique, stable et homogène à l’entrée du compresseur. Si cette condition n’est pas respectée, le moteur peut décrocher, perdre de la poussée, voire s’éteindre.
À Mach 2 (environ 2 470 km/h à altitude élevée), la moindre instabilité d’admission devient critique. Dans les années 1950, il n’existe ni calculateurs rapides ni lois de commande numériques capables d’ajuster en temps réel la géométrie des entrées d’air. Les ingénieurs doivent donc trouver une solution physique, fiable et compréhensible par le pilote.
La naissance de la “Souris”, une réponse simple à un problème complexe
La “Souris” n’est pas un gadget. C’est un dispositif central du Mirage III. Il s’agit de demi-cônes mobiles installés dans chaque entrée d’air latérale. Leur rôle est de contrôler la position de l’onde de choc principale créée lorsque l’air supersonique est ralenti avant d’entrer dans le moteur.
Contrairement à une entrée d’air fixe, la “Souris” permet d’adapter la géométrie interne en fonction de la vitesse. À basse et moyenne vitesse, les demi-cônes restent en position reculée. À mesure que l’avion accélère et s’approche de Mach 1,4, ils avancent progressivement. Cette translation modifie l’angle et l’emplacement de l’onde de choc.
L’objectif est précis : forcer l’onde de choc à se former à un endroit où la décélération de l’air est maîtrisée. En sortie de choc, l’écoulement devient subsonique, avec une pression compatible avec les étages du compresseur. Le moteur est ainsi protégé des variations brutales de régime.
Le fonctionnement physique de la gestion d’onde de choc
Pour comprendre l’intérêt de la “Souris”, il faut rappeler un principe fondamental. Un écoulement supersonique ne peut pas être ralenti progressivement. Il subit une discontinuité : l’onde de choc. À travers cette onde, la vitesse chute brutalement, tandis que la pression et la température augmentent.
Sur le Mirage III, la “Souris” agit comme un positionneur d’onde de choc. En avançant, elle déplace le point où l’onde se forme. Cela permet de choisir le compromis optimal entre perte de pression totale et stabilité de l’écoulement. Trop en avant, l’onde provoque des pertes excessives. Trop en arrière, elle devient instable et peut osciller, ce qui est catastrophique pour le moteur.
La solution retenue par Dassault repose sur une mécanique robuste. Le déplacement est commandé par le pilote, selon une procédure définie, en fonction du régime de vol. Ce choix peut sembler archaïque, mais il présente un avantage majeur : la prévisibilité. Le pilote sait exactement comment se comporte l’admission à chaque phase de vol.

Une efficacité mesurable en performances opérationnelles
Le Mirage III n’est pas seulement supersonique sur le papier. Il est capable de maintenir Mach 2,2 à haute altitude (environ 2 350 km/h à 11 000 m), ce qui était remarquable pour un chasseur monoréacteur de cette génération. Cette performance n’aurait pas été possible sans une admission d’air stable.
Les essais ont montré que la “Souris” réduisait significativement le risque de pompage du compresseur à haute vitesse. Elle améliorait aussi la régularité de la poussée, ce qui se traduisait par une meilleure capacité d’accélération en régime supersonique. En mission d’interception, chaque seconde gagnée compte.
Sur le plan opérationnel, cette fiabilité a permis au Mirage III d’être engagé dans des climats et des conditions très variés, du désert aux régions tempérées, sans remise en cause de ses capacités supersoniques. Pour de nombreuses forces aériennes, cette constance a été un argument décisif.
La “Souris” face aux limites de l’automatisation de l’époque
Il faut être clair : la “Souris” est une solution manuelle parce que l’automatisation n’était pas mûre. Mais ce caractère manuel n’est pas un défaut. Il reflète un compromis intelligent entre complexité et sécurité.
À l’époque, un système automatique mal réglé pouvait être plus dangereux qu’une commande simple. Une panne de capteur ou un dysfonctionnement de calculateur aurait pu provoquer un mauvais positionnement de l’onde de choc, sans que le pilote en comprenne immédiatement la cause. Avec la “Souris”, le lien entre action et effet est direct.
Ce choix a aussi facilité la maintenance. Les mécanismes étaient accessibles, compréhensibles et réparables sans outillage lourd. Dans un contexte de déploiement international, cette simplicité a renforcé l’attrait du Mirage III à l’exportation.
L’héritage technique laissé à l’aviation supersonique
L’idée de contrôler physiquement l’admission d’air n’a pas disparu avec le Mirage III. Au contraire. Elle a servi de base à des solutions plus sophistiquées.
Sur le F-14 Tomcat, les rampes mobiles d’entrée d’air remplissent une fonction similaire, mais avec une automatisation plus poussée. Le principe reste le même : placer l’onde de choc là où elle est la plus efficace. Le Concorde adopte aussi des entrées d’air à géométrie variable, essentielles pour maintenir une poussée stable à Mach 2 en croisière.
La “Souris” a montré qu’une solution mécanique bien pensée pouvait rivaliser avec des systèmes plus complexes. Elle a prouvé que la gestion de l’onde de choc est un élément central de la performance supersonique, au même titre que la cellule ou le moteur.
Une technologie révélatrice de la philosophie Dassault
Au-delà de la technique, la “Souris” illustre une philosophie. Dassault a souvent privilégié des solutions robustes, compréhensibles et efficaces, plutôt que des architectures excessivement complexes. Cette approche se retrouve dans d’autres programmes, où la simplicité fonctionnelle est vue comme un gage de fiabilité opérationnelle.
Dans le cas du Mirage III, cette philosophie a permis de mettre rapidement en service un chasseur supersonique crédible, sans attendre des avancées électroniques encore hypothétiques. Le résultat est un appareil qui a volé, combattu et évolué pendant des décennies.
Ce que la “Souris” nous dit encore aujourd’hui
Avec le recul, la “Souris” peut sembler rudimentaire. Elle ne l’est pas. Elle est le produit d’une compréhension fine de la physique des écoulements et d’un sens aigu des contraintes opérationnelles.
Dans un monde où les avions modernes reposent sur des lois de commande numériques et des capteurs multiples, cette solution rappelle une vérité simple : la mécanique bien pensée reste une technologie de pointe. Elle n’a pas besoin d’être invisible ou automatisée pour être performante.
Le Mirage III n’a pas seulement été un symbole de vitesse. Il a été un laboratoire volant, où des choix techniques audacieux ont façonné l’avenir de l’aviation supersonique. La “Souris” en est l’un des exemples les plus parlants.
Sources
– Dassault Aviation, documentation technique Mirage III
– Études aérodynamiques sur les entrées d’air supersoniques, ONERA
– Analyses historiques de l’admission d’air sur avions supersoniques, Jane’s
– Publications techniques sur les systèmes d’onde de choc, NASA
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