Comment l’Ukraine transforme ses Su-27 en plateformes d’armes occidentales: tablettes, pylônes adaptés, JDAM-ER, HARM et guerre électronique face au S-400.
En résumé
L’Ukraine ne modernise pas ses Su-27 comme on modernise un avion occidental. Elle les détourne. Des cellules soviétiques conçues dans les années 1980 deviennent des porteurs d’armes OTAN grâce à des solutions de contournement: interface sur tablette, calculateurs externes, câblages minimaux et pylônes adaptés. Résultat: des Flanker capables d’emporter des missiles antiradar AGM-88 HARM, des bombes planantes JDAM-ER, et même des leurres ADM-160 MALD pour saturer une défense aérienne russe structurée autour du S-400. Mais cette greffe reste incomplète: pas de fusion de données native, modes d’emploi dégradés, dépendance au GPS, risque de brouillage et marges réduites sur la sécurité d’emport. Le débat sur une supposée suite ‘ADAM’ illustre la zone grise entre bricolage, innovation et secret opérationnel. Le vrai enseignement est ailleurs: l’intégration rapide prime, et l’architecture ‘fermée’ n’est plus une protection. Elle devient un coût, payé en improvisation, en essais et en pilotage plus exigeant pour des équipages déjà rares.
Le contexte qui a fabriqué un « Franken-Flanker »
Le surnom Franken-Flanker n’est pas une coquetterie. Il décrit une réalité de guerre. L’Ukraine a dû créer, vite, des capacités qu’elle n’avait pas le luxe d’attendre. Les chasseurs occidentaux promis ont mis du temps à arriver. Les stocks de munitions soviétiques compatibles se raréfient. Et les défenses aériennes russes obligent à frapper à distance, avec des armes guidées, sous peine de perdre des avions et des pilotes.
Dans ce cadre, le Su-27 Flanker offre une base paradoxalement intéressante. L’avion est ancien, mais il a été conçu pour emporter lourd, voler vite, et garder de l’énergie en manœuvre. Son gabarit et ses points d’emport permettent d’accrocher des charges externes significatives. Et surtout, l’Ukraine possède déjà l’outillage, les équipes et les réflexes de maintenance associés à cette famille d’appareils.
Le point clé est que la transformation ne passe pas par une modernisation “propre” au sens industriel. Elle passe par des greffes. On ne refait pas l’avionique. On contourne l’obstacle, en acceptant des modes d’emploi dégradés. C’est brut, mais efficace quand l’objectif est de créer une capacité de frappe en semaines, pas en années.
La cellule du Su-27 et ses limites cachées
Le Su-27 est un chasseur de supériorité aérienne, né pour escorter et intercepter. Ses dimensions donnent une idée de la marge physique disponible: environ 21,9 m (71 ft 10 in) de long, 14,7 m (48 ft 3 in) d’envergure, et une vitesse maximale annoncée autour de Mach 2,35, soit près de 2 500 km/h (1,553 mph). Son plafond opérationnel est souvent donné autour de 18 500 m (60 700 ft). Ces chiffres impressionnent encore. Ils ne disent pas tout.
La limite, en 2026, n’est pas la cellule. C’est le cerveau. Le Su-27 a été conçu autour d’une logique soviétique où l’armement, les capteurs et l’affichage dialoguent via des standards internes, souvent peu documentés en dehors des chaînes industrielles d’origine. Ce n’est pas “mauvais”. C’est cohérent avec une époque et un écosystème. Mais cela complique l’accueil d’armements occidentaux qui, eux, s’appuient généralement sur des échanges numériques, des bibliothèques logicielles, des bus de données et des chaînes de validation formelles.
Ajoutez un autre facteur. En temps de paix, une intégration d’armement se pilote par essais au sol, campagnes de séparation, mesures de contraintes, vérification électromagnétique. En temps de guerre, on réduit la voilure. On garde l’essentiel: emporter, déclencher, survivre, et répéter.
Le principe qui permet de contourner l’avionique d’origine
Le cœur de la méthode consiste à découpler l’arme occidentale du calculateur soviétique. Au lieu d’exiger une intégration complète dans l’ordinateur de mission, on crée un “îlot” externe. Il prend en charge ce que l’avion ne sait pas faire.
C’est là qu’apparaissent trois briques, simples sur le papier et difficiles dans la réalité: une architecture soviétique fermée à contourner, une interface tablette pour donner au pilote une couche de contrôle moderne, et des pylônes sur mesure pour porter l’arme et assurer le minimum vital côté alimentation et signaux.
Le rôle de l’ordinateur externe et de l’affichage ajouté
Un avion moderne sait afficher des pages dédiées, gérer des paramètres d’armement, et dialoguer finement avec la munition. Un Su-27 ne “connaît” pas, nativement, une munition OTAN. La solution consiste donc à afficher ailleurs. Une tablette ou un écran ajouté peut servir à préparer la mission, sélectionner des modes simplifiés, confirmer des paramètres, et guider le pilote sur des points de navigation associés à l’emploi de l’arme.
La nuance est essentielle. Une tablette ne transforme pas le Su-27 en F-16. Elle remplace une partie de l’ergonomie et de la préparation de tir. C’est moins élégant, mais cela fonctionne si l’on accepte des scénarios d’emploi plus rigides: cibles pré-planifiées, profils de largage contraints, et retours d’information limités.
La réalité des contraintes mécaniques et de sécurité d’emport
L’autre moitié du problème est mécanique. Une arme n’est pas qu’un “objet accroché”. Elle impose des efforts, modifie l’aérodynamique, crée des risques de séparation, et peut perturber des capteurs. Les adaptations de pylônes doivent respecter la masse, la traînée, les vibrations, et les marges de sécurité.
Dans plusieurs cas observés, l’intérêt est justement la modularité. Un même point d’emport adapté peut accueillir plusieurs familles d’armements occidentaux, à condition de standardiser la partie mécanique et de limiter les exigences côté interface avionique.
Le choix du HARM, ou l’art de faire taire une défense aérienne
L’intégration de l’AGM-88 HARM a marqué un tournant. Parce que la mission est simple à énoncer: viser une émission radar. Parce que l’effet recherché n’est pas seulement la destruction. C’est la contrainte. Forcer un radar à s’éteindre, à se déplacer, à perdre l’initiative. En clair: créer une fenêtre.
Le HARM est pensé pour la suppression des défenses aériennes. Sur une plateforme occidentale, il peut être employé avec une finesse élevée, en interaction avec des récepteurs d’alerte radar, des bibliothèques de menaces et des modes avancés. Sur Su-27, l’emploi est plus brut. Des responsables américains ont expliqué que l’adaptation avait demandé des semaines à des mois, et que l’Ukraine n’obtenait pas les capacités complètes qu’offrirait un chasseur occidental. Cette franchise est importante. Elle évite le mythe de la greffe parfaite.
Dans la pratique, l’intérêt opérationnel est clair. Le HARM sert autant à “punir” qu’à “pousser”. Quand il est tiré, l’opérateur sol comprend qu’il n’a plus le temps de “tenir l’antenne” longtemps. Le bénéfice est indirect. Les autres armes passent mieux. Les drones de reconnaissance travaillent plus longtemps. Les frappes de précision gagnent quelques minutes de respiration.
Le basculement vers la bombe planante, et la logique JDAM-ER
L’intégration de la JDAM-ER illustre une autre philosophie. Ici, il ne s’agit pas de réagir à un radar. Il s’agit de frapper un point. Une JDAM est un kit de guidage GPS/INS monté sur une bombe classique. La version “ER” ajoute un kit d’ailes. Boeing indique une performance démontrée supérieure à 40 nautical miles, soit plus de 74 km (46 mi). En sources ouvertes liées au conflit, on cite souvent une portée de l’ordre de 72 km (40 mi) selon le profil.
Pour un Su-27, le gain est évident. L’avion peut rester à distance relative, larguer à l’altitude et la vitesse adéquates, puis se dégager. Il n’a pas besoin d’illuminer la cible avec un laser. Il n’a pas besoin d’un ciblage continu. En contrepartie, il faut une bonne préparation en amont. Les coordonnées doivent être fiables. La synchronisation GPS doit tenir. Et il faut accepter une sensibilité au brouillage et à la dégradation du signal, facteur particulièrement présent sur le théâtre ukrainien.
Le résultat ressemble à une forme de “croisière pauvre”. Pas au sens péjoratif. Au sens pragmatique. On crée une capacité de frappe à distance, plus accessible qu’un missile de croisière, mais moins flexible qu’un avion moderne avec une chaîne de ciblage complète.


Le retour des leurres, arme modeste et idée moderne
L’apparition de l’ADM-160 MALD sur des chasseurs ukrainiens, y compris sur Su-27, est un autre marqueur. Le MALD n’est pas là pour exploser sur une cible. Il est là pour tromper. Raytheon décrit une portée d’environ 500 nautical miles, soit environ 926 km (575 mi), pour certaines versions. L’idée est de saturer les capteurs adverses, de simuler des signatures, de forcer des réactions.
Dans une défense aérienne intégrée, le missile sol-air le plus dangereux n’est pas toujours celui qui tire. C’est celui qui oblige l’adversaire à se dévoiler. Un leurre bien employé peut déclencher des radars, activer des chaînes de commandement, et consommer des ressources. Il peut aussi servir de “pointe” pour ouvrir un corridor à d’autres munitions.
L’intérêt du point de vue “Franken-Flanker” est aussi industriel. Les images et analyses publiques suggèrent que le MALD peut être porté sur un pylône adapté déjà utilisé pour d’autres munitions occidentales. Autrement dit, une fois le “socle” d’emport créé, on élargit le catalogue.
La défense S-400, et la vraie difficulté du brouillage
La discussion sur la guerre électronique revient toujours au même fantasme: “on va brouiller le S-400 et passer”. La réalité est plus rude. Le S-400 est un système multicouche. Les sources ouvertes crédibles décrivent une panoplie de missiles, dont le 40N6 annoncé pour des engagements jusqu’à 400 km (216 nmi), le 48N6 autour de 250 km (135 nmi), et des missiles plus courts comme les 9M96. Ces chiffres sont des maximums théoriques. Ils ne garantissent pas un tir à portée maximale sur une cible manœuvrante à basse altitude. Mais ils structurent l’espace mental du pilote. Ils poussent à voler bas, à se masquer, à réduire le temps d’exposition, et à privilégier les armes à distance.
Brouiller un système moderne n’est pas “appuyer sur un bouton”. Cela demande de connaître la menace, ses fréquences, ses modes, sa logique d’acquisition, et sa résilience. Et surtout, cela demande de survivre assez longtemps pour que le brouillage fasse son effet. Dans un avion occidental, ces fonctions sont intégrées, testées, et couplées à l’alerte. Sur Su-27, ajouter un pod de brouillage est possible en théorie. En pratique, cela impose de l’énergie électrique, du refroidissement, une compatibilité électromagnétique, une intégration mécanique, et une ergonomie pilote viable.
La nature politique des pods et des bibliothèques de menaces
C’est ici que la technique rejoint la politique. Les pods de guerre électronique sont parmi les équipements les plus sensibles qu’un pays possède. Ils révèlent des méthodes. Ils contiennent parfois des bibliothèques et des signaux qui, s’ils sont capturés, deviennent des cadeaux pour l’adversaire.
C’est aussi pour cela que beaucoup d’éléments restent opaques. Les armements visibles sous les ailes se photographient. Les paramètres de brouillage, eux, se taisent. Quand une rumeur évoque un pod “français” ou “britannique” sur une cellule soviétique, il faut poser une question simple: qui prend le risque industriel et politique de voir cette technologie tomber intacte de l’autre côté?
Le récit ADAM, entre marketing clandestin et réalité opérationnelle
Le terme ADAM (Advanced Digital Attack Modification) circule comme une étiquette commode. Il donne un nom propre à un phénomène réel: la greffe d’une couche numérique occidentale sur une plateforme soviétique. Mais en sources ouvertes, il n’existe pas, à ce jour, de programme officiellement documenté sous ce nom, avec une fiche technique, un périmètre clair et des équipements identifiés.
Ce flou n’est pas un détail. Il dit quelque chose de la guerre moderne. Beaucoup d’innovations utiles ne sont pas “des programmes”. Ce sont des ensembles de solutions. Des ateliers, des équipes mixtes, des interfaces, des pièces usinées, des validations rapides. L’amélioration se fait par itérations. Une arme marche. On la fait marcher “mieux”. Une autre arrive. On la branche sur le même socle.
Si l’on devait décrire ce que recouvre vraisemblablement un “kit” de ce type, il serait moins spectaculaire que le récit. Il ne transformerait pas le cockpit en avion de cinquième génération. Il ajouterait surtout:
- une couche de planification et d’affichage séparée de l’avionique d’origine, plus souple et plus rapide à modifier ;
- des interfaces minimales pour déclencher l’emploi, plutôt que pour optimiser tous les modes ;
- une standardisation progressive des emports adaptés, pour élargir le portefeuille de munitions.
Le point dur, lui, resterait le même. Plus on veut une intégration fine, plus on s’expose à des cycles d’essais longs, à des risques de sécurité, et à des dépendances logicielles. L’Ukraine a choisi l’inverse. Une capacité imparfaite, mais disponible.
La leçon froide de cette greffe occidentale sur avion soviétique
La conclusion opérationnelle n’est pas que “les vieux avions suffisent”. C’est l’inverse. Les vieux avions coûtent cher dès qu’on leur demande de jouer un rôle moderne. Ils coûtent en ingénierie. Ils coûtent en charge de travail pilote. Ils coûtent en limitations d’emploi. Mais ils offrent un avantage brutal: ils existent déjà, et ils volent déjà.
Le “Franken-Flanker” est donc une leçon de tempo. Dans une guerre où la portée et la précision dominent, une force aérienne ne peut pas attendre l’avion parfait. Elle doit fabriquer des chaînes de frappe avec ce qu’elle a, puis raffiner. C’est aussi une leçon d’architecture. Ce qu’on appelait hier une “architecture propriétaire” devient aujourd’hui une fragilité stratégique. Pas parce qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle ralentit l’intégration.
Et c’est peut-être la dernière ironie. Le Su-27 avait été conçu pour affronter l’Occident. Quarante ans plus tard, il sert, par greffe, à tirer des armes occidentales contre des défenses russes. Ce retournement n’est pas romantique. Il est simplement logique. La guerre récompense ceux qui raccourcissent la chaîne entre l’idée et l’effet.
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