Ottawa revoit son programme de 88 avions de chasse F‑35, confronté à des coûts en hausse, des retards, des tensions avec Washington et des alternatives comme le Saab Gripen.
En résumé
Le Canada est engagé dans un débat intense sur l’avenir de sa flotte de chasseurs militaires. Initialement, Ottawa avait confirmé l’achat de 88 avions de chasse F‑35A de Lockheed Martin pour remplacer ses CF‑18 Hornet, dans le cadre du Future Fighter Capability Project lancé en 2017. Ce programme, l’un des plus coûteux pour l’Aviation royale canadienne (ARC) depuis trois décennies, devait représenter un investissement de près de 27,7 milliards de dollars canadiens selon les estimations les plus récentes, contre 19 milliards annoncés en 2022. Cependant, la revue du contrat ordonnée en mars 2025 a relancé des discussions sur des alternatives, en particulier sur l’avion suédois Saab JAS 39 Gripen E et des flottes mixtes. Les tensions commerciales et politiques avec les États‑Unis, associées à des retards de livraison et à des défis d’infrastructure, pèsent sur la décision finale. Dans ce contexte, le programme F‑35 reste incertain, avec seulement 16 appareils fermement commandés et des livraisons attendues à partir de 2026, tout en laissant ouvertes plusieurs options pour Ottawa.
Le programme F‑35 canadien : historique et objectifs
Le Future Fighter Capability Project (FFCP) a été initié pour remplacer les CF‑18 Hornet, entrés en service dans les années 1980 et devenus technologiquement obsolètes. Après plusieurs années de compétition, seuls deux avions restaient en lice : le F‑35A Lightning II américain et le Saab JAS 39 Gripen E suédois. En 2022, le gouvernement canadien a officiellement choisi le F‑35A, prévoyant de commander 88 exemplaires pour moderniser en profondeur la flotte de l’ARC et maintenir l’interopérabilité avec ses alliés, notamment au sein du NORAD et de l’OTAN.
Ce choix représentait un investissement stratégique majeur : l’achat de ces avions inclut non seulement les appareils, mais aussi les armements, les systèmes logistiques, la formation des pilotes, l’infrastructure de soutien et la maintenance sur plusieurs décennies. Les premiers F‑35 devaient arriver dans les unités de formation dès 2026 avec une montée en puissance progressive jusqu’à la mise en service complète entre 2032 et 2034. ## Coûts en forte hausse et enjeux budgétaires
À l’origine, l’achat des 88 F‑35 avait été estimé à 19 milliards de dollars canadiens, mais des audits plus récents ont révélé des coûts beaucoup plus élevés, avoisinant désormais 27,7 milliards $CA, soit une augmentation de près de 46 % par rapport à l’estimation initiale. Cette progression budgétaire tient à plusieurs facteurs : fluctuation des taux de change, inflation des coûts d’infrastructure et de logistique, et besoins non anticipés dans la formation et l’intégration des technologies.
Par ailleurs, ces chiffres ne prennent pas en compte le coût de possession sur la durée de vie du programme, qui, selon certaines évaluations, pourrait atteindre plusieurs fois le prix d’achat initial, en raison des dépenses d’entretien, de modernisation et de pièces de rechange sur des décennies d’exploitation.
Cette dynamique budgétaire a alimenté un débat public et politique intense, certains députés et analystes mettant en avant le risque d’un dépassement encore plus significatif, tandis que d’autres soulignent l’importance de disposer d’une capacité aérienne de pointe pour garantir la sécurité et la souveraineté nationale.
Retards de livraison et défis d’infrastructure
Au‑delà des coûts, le Canada fait face à des délais de livraison importants. Alors que l’accord de 2022 fixait l’arrivée des premiers jets pour 2025, la reality des chaînes de production et de certification a décalé ces dates. Les premières livraisons sont désormais attendues à partir de 2026, avec les avions configurés selon les besoins spécifiques de l’ARC.
Parallèlement, Ottawa doit préparer d’importantes infrastructures au sol au Canada pour accueillir ces chasseurs modernes. Cela inclut des installations adaptées aux exigences techniques du F‑35, y compris des pistes spéciales, des simulateurs de vol, des dépôts de pièces détachées et des systèmes de gestion des logiciels embarqués.
Ce travail d’adaptation est coûteux et long, contribuant à retarder la pleine capacité opérationnelle de la future flotte. Cette situation soulève également des questions sur la capacité de l’ARC à assurer la transition sans créer des lacunes temporaires dans sa capacité de défense aérienne.

Tensions politiques et relation avec les États‑Unis
La revue du programme F‑35 a été officialisée par le gouvernement canadien en mars 2025, au moment où Ottawa et Washington traversaient une période de tensions commerciales et politiques marquées, notamment autour de menaces de tarifs et de différends sur plusieurs dossiers bilatéraux. Certains responsables canadiens ont alors remis en question la dépendance à un système d’armement contrôlé par un allié qui exerce des pressions politiques à l’intérieur même de l’accord de vente d’armes.
Cette dynamique a suscité des débats sur la souveraineté stratégique du Canada. Certains parlementaires et experts estiment que s’appuyer sur une plateforme entièrement américaine pourrait, dans un scénario de crise diplomatique, limiter l’autonomie de décision du pays sur ses engagements militaires. D’autres soulignent que le F‑35, en raison de son adoption par de nombreux alliés, reste le meilleur moyen de garantir une intégration opérationnelle complète dans le cadre du NORAD et de l’OTAN.
En réponse à l’examen du gouvernement canadien, des responsables américains ont publiquement évoqué que réduire la commande des F‑35 pourrait « altérer » les arrangements de défense continentale partagée et nécessiter des adaptations dans la doctrine d’intégration entre les forces aériennes américaine et canadienne.
L’émergence d’alternatives
Dans le cadre de ce débat, des alternatives au F‑35 sont activement discutées. La plus importante d’entre elles est l’avion de combat suédois Saab JAS 39 Gripen E, proposé avec des négociations pour une production et une maintenance locale au Canada, ainsi que l’acquisition complémentaire de GlobalEye, un système aérien de surveillance avancée.
La proposition suédoise met en avant plusieurs arguments : coûts d’acquisition et de maintenance plus bas, possibilités de transfert de technologies et de création d’emplois hautement qualifiés dans l’aéronautique canadienne, et une plus grande indépendance stratégique. Ces éléments séduisent certains politiciens et industriels qui voient dans le Gripen un moyen d’équilibrer coûts, capacité opérationnelle et bénéfices économiques locaux.
Toutefois, la question d’un flotte mixte — combinant F‑35 et Gripen — soulève des défis techniques, logistiques et budgétaires importants, notamment en termes de formation des pilotes, de maintenance et d’intégration des différents systèmes de commandement et de contrôle aérien.
Impacts géopolitiques et enjeux de défense
Le choix du Canada aura des implications à la fois pour sa politique de défense nationale et pour sa position internationale. Un engagement continu envers le F‑35 renforcerait l’interopérabilité avec les alliés de l’OTAN et consoliderait un partenariat stratégique avec les États‑Unis. À l’opposé, une bascule vers le Gripen ou une flotte mixte pourrait signaler une volonté d’autonomie stratégique accrue, tout en diversifiant les partenariats internationaux du Canada dans le domaine de la défense.
Le débat illustre une question plus large : comment un pays occidental de taille moyenne concilie ses besoins sécuritaires, ses obligations envers ses alliances, ses contraintes budgétaires et ses aspirations industrielles dans un contexte mondial de réarmement et d’incertitudes géopolitiques.
Dans ce contexte, la décision finale d’Ottawa — entre maintenir sa commande F‑35 complète, réduire, ou opter pour d’autres fournisseurs — façonnera la trajectoire stratégique du Canada pour les décennies à venir.
Sources
Reuters
Associated Press
Canada.ca – Ministère de la Défense nationale
Department of National Defence – Future Fighter Capability Project
AeroTime
Defense Security Asia
Wikipedia – Lockheed Martin F-35 Lightning II Canadian procurement
Wikipedia – Saab JAS 39 Gripen
Procurement Office Canada
Glorious Canada – Facebook Post (consultation publique)
Airforce Technology
Parliamentary Budget Officer Canada
CBC News – Politics
National Post – Defence & Security
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