La Russie met le Su-75 Checkmate en pause de fait et concentre ses moyens sur le Su-57, les drones et la défense de Moscou.
En résumé
Le Su-75 Checkmate devait incarner le retour russe sur le marché du chasseur furtif léger. Cinq ans après sa présentation au salon MAKS 2021, il reste surtout un symbole des limites industrielles de Moscou. Le programme n’est pas officiellement abandonné, mais il est gelé de fait. Aucun vol confirmé n’a démontré sa maturité, malgré les annonces répétées d’un premier essai en 2026. Dans le même temps, la Russie concentre ses ressources sur le Su-57, les drones Geran, Lancet et FPV, ainsi que sur la défense de ses infrastructures critiques. L’opération ukrainienne Spiderweb, menée contre plusieurs bases aériennes russes en juin 2025, a montré que même les bombardiers stratégiques stationnés loin du front n’étaient plus à l’abri. Le déploiement urgent de systèmes Pantsir-SMD-E sur des gratte-ciels de Moscou illustre cette bascule : l’industrie russe ne prépare plus seulement l’offensive. Elle protège désormais ses arrières.
Le Su-75 Checkmate est devenu l’avion que Moscou ne peut plus financer
Le Su-75 Checkmate avait été présenté comme une réponse russe au F-35 sur le marché export. L’idée était séduisante sur le papier : un chasseur furtif monomoteur, plus léger que le Su-57, moins cher, doté d’une soute interne, d’une signature radar réduite et d’une maintenance simplifiée. Rostec et United Aircraft Corporation avaient avancé un prix théorique d’environ 25 à 30 millions de dollars par appareil. Le message visait clairement l’Inde, les pays du Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et les clients historiques de l’aviation russe.
Mais le calendrier initial a très vite perdu sa crédibilité. En 2021, la Russie évoquait un premier vol en 2023 et une production en série autour de 2026. En 2026, le Su-75 n’a toujours pas prouvé publiquement qu’il était un prototype volant mature. Les annonces russes parlent encore d’essais proches. Les sources spécialisées évoquent des prototypes presque prêts. Mais l’appareil reste, pour l’essentiel, dans une zone grise entre maquette industrielle, démonstrateur en préparation et outil marketing.
Ce blocage n’est pas surprenant. Un chasseur furtif ne se résume pas à une cellule élégante et à une vidéo promotionnelle. Il faut un moteur fiable, une avionique moderne, un radar AESA, des calculateurs durcis, des revêtements absorbants, des systèmes de guerre électronique, des logiciels de mission et une chaîne logistique capable de produire tout cela en série. Or la Russie mène une guerre d’usure, subit des sanctions technologiques et doit remplacer des pertes importantes dans des segments plus urgents.
Le Su-75 n’est donc pas mort officiellement. Mais il est gelé de fait. Dans une économie de guerre, un programme sans priorité opérationnelle immédiate recule mécaniquement. Moscou ne peut pas tout faire : soutenir la guerre en Ukraine, moderniser le Su-57, produire des Su-34 et Su-35, fabriquer des missiles, augmenter les drones, défendre ses villes et financer un nouveau chasseur furtif léger destiné surtout à l’export.
Le Su-57 absorbe la part utile de l’aviation furtive russe
La Russie n’a pas abandonné l’aviation de combat avancée. Elle concentre simplement son effort sur le Su-57, un appareil lourd, bimoteur, déjà entré en service dans les VKS. Le Su-57 reste produit en faible volume, mais il offre à Moscou une capacité réelle que le Su-75 n’a pas encore.
L’avion est utilisé avec prudence dans la guerre contre l’Ukraine. La Russie évite de l’exposer à des défenses sol-air denses, ce qui limite son effet opérationnel visible. Mais il sert de plateforme de tir à distance, de vitrine technologique et de produit export. Le ministère russe de la Défense et UAC ont annoncé de nouvelles livraisons aux VKS en 2026, avec une configuration modernisée portant sur les systèmes embarqués et l’intégration d’armements.
L’exportation du Su-57 est politiquement importante. Des responsables russes ont indiqué en 2025 que deux appareils avaient été livrés à un client étranger non nommé. Plusieurs sources spécialisées et médias ont identifié ce client comme l’Algérie, sans confirmation officielle complète et incontestable de Moscou ou d’Alger. Des images apparues début 2026 ont renforcé cette hypothèse. Si elle se confirme, l’Algérie serait le premier utilisateur export du Su-57E.
Cette livraison a une valeur stratégique. Elle montre que la Russie peut encore vendre un avion de cinquième génération malgré les sanctions et la guerre. Mais elle ne doit pas masquer la réalité industrielle. Le Su-57 reste produit en petites quantités. Les objectifs russes ont longtemps évoqué 76 appareils d’ici 2028, mais ce rythme dépend de la capacité de Komsomolsk-on-Amur à tenir les cadences, des moteurs disponibles, des composants électroniques et de la stabilité financière du programme.
La priorité donnée au Su-57 rend le Su-75 encore moins indispensable. La Russie préfère investir dans un appareil déjà qualifié, déjà armé et déjà exportable, plutôt que disperser ses moyens sur un chasseur léger dont les débouchés commerciaux restent incertains.
La guerre d’usure a transformé les drones en priorité industrielle
La vraie bascule russe se joue dans les drones. Depuis 2022, Moscou a compris que les drones n’étaient plus un complément tactique. Ils sont devenus une arme industrielle. Leur coût est bas, leur production peut être dispersée, leur attrition est acceptable et leur effet psychologique est massif.
Les drones Geran, dérivés de la famille iranienne Shahed, sont devenus un outil central des frappes russes contre l’Ukraine. Ils servent à saturer la défense aérienne, épuiser les missiles ukrainiens, frapper les infrastructures énergétiques et forcer Kyiv à disperser ses moyens. La Russie les combine avec des missiles de croisière, des missiles balistiques, des leurres et des drones de reconnaissance. Cette architecture rend chaque attaque plus complexe à intercepter.
Les chiffres donnent la mesure du changement. Les analyses de 2026 indiquent que la Russie a lancé plus de 6 400 drones Shahed, Geran ou leurres associés au seul mois de mars 2026, soit une moyenne supérieure à 200 appareils par jour. Des sources ukrainiennes évoquent des plans russes visant des dizaines de milliers de drones longue portée et de leurres par an. Ces chiffres doivent être lus avec prudence, car ils incluent souvent des leurres et des objectifs de production. Mais la tendance est incontestable : la Russie produit et emploie des drones à une échelle industrielle.
Le drone FPV suit la même logique. La Russie a massivement investi dans les petits drones d’attaque, utilisés contre les blindés, l’infanterie, les véhicules logistiques et les positions fortifiées. Ces systèmes coûtent peu par rapport à un missile antichar ou à une munition aérienne guidée. Ils changent la manière de tenir un front. Un bataillon qui manque de drones devient aveugle. Une unité qui en dispose en nombre peut harceler, interdire, observer et corriger les tirs.
Le Lancet reste le symbole russe de la munition rôdeuse. Il est moins massif que les FPV, mais il offre une portée plus importante et une capacité de frappe contre les radars, les obusiers, les systèmes sol-air et les véhicules de grande valeur. La Russie cherche désormais à combiner ces familles : FPV pour la proximité, Lancet pour la profondeur tactique, Geran pour la profondeur stratégique.
L’opération Spiderweb a exposé la faiblesse des bases russes
L’opération Spiderweb a marqué un tournant psychologique. Le 1er juin 2025, les services ukrainiens ont mené une attaque coordonnée contre plusieurs bases aériennes russes, avec des drones dissimulés dans des structures transportées par camions à l’intérieur du territoire russe. Les bases visées comprenaient notamment Belaya, Dyagilevo, Ivanovo et Olenya, très loin de la ligne de front.
Les chiffres exacts restent disputés. Kyiv a affirmé avoir touché 41 avions russes. Des responsables américains ont estimé que le nombre d’appareils détruits était plus proche d’une dizaine, avec une vingtaine d’avions touchés. Reuters a confirmé, à partir d’images satellitaires, des dégâts sur des bombardiers russes. Moscou a reconnu des dommages, tout en affirmant que les appareils seraient réparés.
La vérité militaire se situe probablement entre ces versions. L’essentiel n’est pas le nombre exact. L’essentiel est ailleurs : l’Ukraine a démontré qu’une puissance aérienne nucléaire pouvait être frappée à très grande profondeur avec des moyens relativement modestes. Des bombardiers Tu-95MS et Tu-22M3, qui valent des centaines de millions de dollars et portent des missiles de croisière stratégiques, ont été exposés à des drones bon marché.
Cette attaque a changé la lecture russe de la défense intérieure. Les bases aériennes ne peuvent plus être protégées seulement par la distance. Les hangars, les parkings, les dépôts de carburant, les pistes, les radars et les centres de commandement deviennent vulnérables à des attaques distribuées. La menace peut venir du ciel, mais aussi du territoire russe lui-même, via des réseaux clandestins, des camions, des caches ou des opérateurs locaux.
Pour les VKS, le choc est profond. La Russie a longtemps conçu sa profondeur géographique comme une protection. Spiderweb a montré que la profondeur devient relative quand l’adversaire maîtrise la logistique clandestine, le drone bon marché et le renseignement précis.

La défense de Moscou devient une priorité visible
Le déploiement de Pantsir-SMD-E sur des immeubles de Moscou illustre cette nouvelle réalité. Fin mai 2026, des vidéos et images ont montré l’installation d’un système Pantsir-SMD-E sur la Nordstar Tower, un immeuble de 42 étages situé près de la station Begovaya. L’équipement aurait été héliporté par un Mi-26. Le symbole est fort : une capitale qui se veut protégée par l’épaisseur de son territoire installe des systèmes antiaériens sur ses gratte-ciels.
Le Pantsir-SMD-E est une évolution spécialisée de la famille Pantsir. Contrairement au Pantsir-S1 classique, il abandonne les canons de 30 mm et mise uniquement sur des missiles. Sa fonction est la défense de points sensibles contre les drones, les munitions rôdeuses, les missiles de croisière et certaines roquettes. Il peut recevoir des missiles standard ou des mini-intercepteurs conçus pour augmenter la capacité de tir face aux essaims de drones.
Cette évolution répond à un problème économique. Tirer un missile coûteux contre un drone bon marché est une mauvaise équation. Les mini-missiles cherchent à corriger ce déséquilibre. Un système pouvant emporter jusqu’à 48 intercepteurs légers offre une meilleure endurance face à une attaque saturante qu’un système limité à douze missiles classiques.
Mais l’installation en hauteur pose aussi des questions. Un toit offre un champ de vision dégagé et réduit certains obstacles urbains. Il permet de protéger des bâtiments officiels, des centres de commandement ou des infrastructures sensibles. Mais il transforme aussi des zones civiles en sites militaires visibles. Il crée des risques de chutes de débris. Il expose la population en cas d’interception au-dessus de la ville. La défense de Moscou devient donc un choix opérationnel autant qu’un message politique.
Le Pantsir-SMD-E montre l’adaptation forcée de l’industrie russe
Le Pantsir-SMD-E n’est pas une simple variante. Il traduit l’évolution rapide de la défense aérienne russe. La menace n’est plus seulement l’avion, l’hélicoptère ou le missile de croisière. La menace la plus fréquente est désormais le drone lent, petit, nombreux, parfois très bas, parfois guidé par caméra, parfois utilisé comme leurre.
Les systèmes de défense classiques sont mal adaptés à cette saturation. Un radar peut détecter une cible. Mais si l’attaque en comporte cinquante, dont vingt leurres, la gestion des priorités devient difficile. Un missile peut abattre un drone. Mais si le missile coûte vingt ou cinquante fois plus cher que la cible, l’équation industrielle devient défavorable. Une batterie peut protéger un site. Mais si l’adversaire frappe simultanément plusieurs sites, il faut multiplier les batteries.
La Russie tente donc de créer une défense multicouche. Les grands systèmes S-300, S-400 et S-500 protègent contre les avions, les missiles balistiques et certaines menaces de longue portée. Les Buk et Tor couvrent des niveaux intermédiaires. Les Pantsir protègent les points sensibles. Les systèmes de guerre électronique cherchent à brouiller les drones. Les moyens légers, les mitrailleuses, les filets, les capteurs acoustiques et les équipes mobiles complètent l’ensemble.
Cette adaptation n’est pas propre à la Russie. Toutes les armées apprennent la même leçon. Mais Moscou l’apprend sous pression directe, avec des drones ukrainiens qui atteignent régulièrement des raffineries, des dépôts, des usines et des bases. La défense antidrone n’est plus un secteur secondaire. Elle devient un segment industriel prioritaire.
Le budget militaire russe oblige à choisir entre prestige et rendement
La Russie consacre des moyens massifs à la guerre. Les estimations du SIPRI indiquent que les dépenses militaires et liées à la guerre ont atteint environ 16 000 milliards de roubles en 2025, soit près de 7,5 % du PIB. Le budget de défense national prévu pour 2026 reste autour de 13 000 milliards de roubles, même si la transparence est limitée et si une grande partie des dépenses reste classifiée.
Ces chiffres sont élevés. Mais ils ne signifient pas que Moscou peut financer tous ses programmes sans arbitrage. La guerre consomme des obus, des missiles, des blindés, des drones, des pièces de rechange, des salaires, des primes, des réparations et des infrastructures. Chaque rouble investi dans un chasseur furtif léger expérimental est un rouble qui ne va pas vers une munition, un drone ou une défense de site.
C’est précisément là que le Su-75 perd la bataille. Il offre du prestige, mais pas de rendement immédiat. Un drone Geran peut frapper une cible cette année. Un Pantsir-SMD-E peut protéger Moscou cette semaine. Un Su-57 peut être livré à un régiment ou vendu à un client étranger. Le Su-75, lui, promet un marché futur, mais demande encore des années d’essais, de qualification et de financement.
La guerre d’Ukraine a donc changé la hiérarchie industrielle russe. Avant 2022, Moscou pouvait présenter des concepts futuristes pour séduire les salons internationaux. En 2026, elle doit produire ce qui sert tout de suite. La communication reste ambitieuse. L’usine, elle, suit la guerre.
Le marché export russe se déplace vers les systèmes de guerre d’usure
Le Su-75 devait être un produit export. Mais le marché a changé. Les clients potentiels savent que la Russie est sous sanctions, que les paiements sont compliqués, que les pièces détachées peuvent être exposées, et que les délais sont incertains. Un pays qui achèterait le Su-75 prendrait un risque industriel lourd sur un appareil qui n’a pas encore volé publiquement.
Le Su-57E, malgré ses limites, est plus crédible. Il vole. Il est produit. Il a une base technologique existante. L’Algérie, si elle est bien le client export identifié, peut accepter un appareil rare et politique pour renforcer son statut régional. Mais le Su-57E restera probablement un marché de niche, réservé à quelques pays capables d’assumer les coûts, les risques et les conséquences diplomatiques.
Les drones et la défense antidrone offrent à la Russie un marché plus large. Beaucoup d’États cherchent des drones d’attaque, des munitions rôdeuses, des brouilleurs et des systèmes antiaériens adaptés aux menaces bon marché. Le Pantsir-SMD-E répond directement à cette demande. Les drones russes, même s’ils dépendent encore de composants étrangers ou contournés, démontrent une utilité opérationnelle quotidienne.
Le paradoxe est clair. La Russie voulait vendre un chasseur furtif léger pour montrer qu’elle restait une grande puissance aéronautique. La guerre lui montre que le marché le plus porteur est peut-être ailleurs : dans les systèmes moins nobles, moins chers, plus nombreux et plus immédiatement utiles.
La Russie entre dans une aviation de guerre défensive
Le gel de fait du Su-75 ne signifie pas l’effondrement de l’aviation russe. Il signifie une réorientation. Les VKS restent une force importante. Les Su-34, Su-35S et Su-57 continueront d’être produits ou modernisés. Les missiles aériens longue portée restent dangereux. Les défenses antiaériennes russes demeurent denses. Mais l’ambition d’un nouveau chasseur furtif léger, pensé pour les marchés export et pour l’après-guerre, passe derrière les besoins immédiats.
La Russie construit désormais une aviation adaptée à une guerre d’usure. Elle privilégie les drones, les missiles, la défense de points sensibles, les frappes à distance et les plateformes déjà disponibles. Cette logique est rationnelle. Elle est aussi révélatrice. Un pays qui doit installer des Pantsir sur les toits de Moscou n’est pas seulement en train de projeter sa puissance. Il est en train de protéger son centre politique contre une menace qu’il n’a pas su empêcher à la source.
Le Su-75 restera peut-être dans les discours. Il pourra apparaître à nouveau dans un salon, sous forme de modèle amélioré ou de promesse export. Il pourra même voler un jour. Mais son importance stratégique a déjà diminué. La guerre a déplacé la valeur : moins de maquettes furtives, plus de drones produits en série ; moins de promesses de cinquième génération légère, plus d’intercepteurs sur les toits ; moins de prestige, plus de protection.
C’est la leçon la plus dure pour Moscou. La guerre moderne ne récompense pas celui qui présente le plus bel avion. Elle récompense celui qui produit vite, protège ses bases, remplace ses pertes et impose à l’adversaire un coût quotidien. Pour l’instant, le Su-75 ne coche aucune de ces cases.
Retrouvez notre guide des avions de chasse.