Le F-35 peut-il être neutralisé par Washington ? Dépendance, coûts, souveraineté : pourquoi le débat inquiète désormais les alliés européens.

En résumé

L’achat du F-35 par des pays alliés, comme le Danemark, pose une question devenue centrale : peut-on dépendre militairement d’un système contrôlé par un autre État, y compris un allié historique ? Les spéculations autour d’un possible conflit politique, par exemple sur le Groenland, ont remis sur le devant de la scène la crainte d’un avion de chasse techniquement bridable, dépendant de chaînes logicielles, logistiques et budgétaires américaines.
Le F-35 n’est pas un avion classique. C’est un système de combat global, connecté, mis à jour en continu, et inséré dans un écosystème dominé par les États-Unis. Les pays utilisateurs bénéficient d’une interopérabilité sans équivalent, mais au prix d’une dépendance structurelle.
Faut-il continuer à acheter le F-35 ? Ou réorienter les budgets vers des alternatives européennes ou hybrides ? La réponse n’est ni simple ni idéologique. Elle touche au cœur de la souveraineté militaire, aux coûts réels de possession et à la capacité de l’Europe à décider seule de l’emploi de ses forces.

Le contexte politique qui relance une inquiétude ancienne

La question n’est pas née avec une hypothèse de tension entre Washington et Copenhague autour du Groenland. Elle existe depuis l’origine du programme. Mais l’imprévisibilité politique américaine, notamment sous certaines administrations, a rendu ce débat beaucoup plus concret.

Lorsqu’un pays comme le Danemark confie l’essentiel de sa capacité de combat aérien à un avion américain, il fait un pari politique de long terme. Ce pari suppose que les intérêts stratégiques restent alignés, quelles que soient les alternances à Washington. Or, l’histoire récente montre que cette hypothèse n’est plus totalement acquise.

La nature réelle du F-35 : un avion ou un système verrouillé

Il faut être clair. Le F-35 n’est pas seulement un avion de chasse. C’est un système d’armes intégré, composé de logiciels, de réseaux, de bases de données tactiques et de chaînes de maintenance numériques.

La dépendance logicielle structurelle

Le cœur du F-35 repose sur des millions de lignes de code. Les mises à jour logicielles sont développées, validées et distribuées sous contrôle américain. Sans ces mises à jour, certaines capacités clés se dégradent : fusion de données, guerre électronique, gestion des capteurs, compatibilité avec les armements récents.

Il n’existe pas de “mode souverain” totalement autonome. Un pays utilisateur peut continuer à faire voler ses appareils, mais à capacités dégradées, avec des limitations qui augmentent au fil du temps.

La question du “kill switch”

Aucun élément public ne prouve l’existence d’un bouton unique permettant de désactiver instantanément un F-35 allié. Mais ce débat est en partie mal posé. Le vrai levier n’est pas un interrupteur, mais le contrôle de l’écosystème :
– mises à jour logicielles
– bibliothèques de menaces
– certifications de sécurité
– accès aux systèmes de soutien logistique

Un avion moderne ne devient pas inutile du jour au lendemain. Il devient progressivement moins pertinent, ce qui est parfois plus efficace politiquement.

Le cas danois et le Groenland : un scénario révélateur

Le Danemark a fait le choix du F-35 pour remplacer ses F-16, en acceptant un niveau élevé d’intégration avec l’OTAN et les États-Unis. Tant que les intérêts convergent, ce choix est rationnel. Mais un différend politique majeur change l’équation.

Le Groenland est un territoire stratégique. Toute tension sérieuse sur ce dossier placerait Copenhague dans une situation délicate : utiliser un outil militaire dépendant d’un partenaire directement impliqué dans le différend.

Même sans désactivation explicite, le simple doute sur la liberté d’emploi suffit à poser un problème de crédibilité stratégique.

F-35

La dépendance logistique et industrielle des pays européens

La maintenance et les pièces détachées

La maintenance lourde du F-35 repose sur un réseau international validé par Washington. Les pièces critiques, les réparations majeures et certaines inspections passent par des circuits agréés.
Un pays ne peut pas décider seul de modifier ou d’adapter profondément l’avion sans autorisation.

Cela signifie qu’en cas de crise politique grave, la disponibilité de la flotte peut être affectée indirectement, sans mesure spectaculaire.

Les données et la souveraineté informationnelle

Le F-35 collecte, traite et échange des volumes considérables de données. Ces flux sont essentiels à la supériorité opérationnelle, mais ils posent une question simple : qui maîtrise réellement l’information ?

Même avec des accords de protection, la dépendance aux standards américains limite la capacité d’un pays à isoler complètement son système.

Le coût budgétaire réel du F-35 sur la durée

Le débat n’est pas seulement stratégique. Il est aussi budgétaire.

Le coût d’acquisition et de possession

Un F-35 coûte environ 80 à 90 millions d’euros à l’achat selon les versions et les contrats. Mais le vrai sujet est le coût sur la durée de vie.
Le coût à l’heure de vol reste élevé, autour de 30 000 à 35 000 € (environ 33 000 à 38 000 $), malgré les efforts de réduction.

Sur quarante ans, cela représente des dizaines de milliards d’euros pour une flotte nationale de taille moyenne.

L’effet d’éviction budgétaire

Chaque euro investi dans le F-35 est un euro qui n’est pas investi ailleurs :
– drones de combat
– missiles longue portée
– défense sol-air
– capacités spatiales
programmes européens futurs

Pour des pays aux budgets limités, la dépendance au F-35 peut figer la structure des forces et réduire la capacité d’innovation autonome.

Faut-il arrêter d’acheter des F-35 ?

La réponse mérite d’être nuancée.

Pourquoi certains pays continuent

Le F-35 offre aujourd’hui une combinaison unique de furtivité, de capteurs et d’interopérabilité OTAN. Pour des pays exposés à une menace directe, il constitue une assurance militaire immédiate.

Renoncer au F-35 sans alternative crédible expose à un décrochage capacitaire à court terme.

Pourquoi la question devient politique

Mais à long terme, le problème est ailleurs. Continuer à acheter le F-35 sans investir massivement dans des capacités souveraines revient à accepter une subordination stratégique durable.

L’Europe ne peut pas simultanément revendiquer une autonomie stratégique et confier l’intégralité de sa supériorité aérienne à un système non maîtrisé.

Les alternatives possibles et leurs limites

Les programmes européens

Des avions comme le Rafale ou l’Eurofighter offrent une plus grande autonomie politique, mais ils n’atteignent pas exactement le même niveau de furtivité native. Les futurs programmes, comme le SCAF ou le GCAP, arriveront trop tard pour répondre aux besoins immédiats.

Les stratégies hybrides

De plus en plus de pays envisagent des flottes mixtes :
– F-35 pour l’interopérabilité OTAN
– avions nationaux ou européens pour la souveraineté
– drones pour compléter la masse et réduire les coûts

Cette approche réduit la dépendance totale, mais augmente la complexité et les coûts de gestion.

Ce que révèle réellement le débat sur le F-35

Le débat sur la désactivation potentielle du F-35 est souvent caricatural. La vraie question n’est pas : “les États-Unis peuvent-ils éteindre nos avions ?”
La vraie question est : sommes-nous prêts à accepter que notre capacité militaire dépende d’une relation politique qui peut évoluer ?

Le F-35 est un formidable outil militaire. Mais il est aussi un instrument de puissance américaine. Tant que les alliés l’assument consciemment, le système fonctionne. Le danger commence lorsque cette dépendance n’est plus débattue.

Sources

– US Government Accountability Office, rapports sur le programme F-35
– Congressional Research Service, F-35 Joint Strike Fighter Program
– RAND Corporation, études sur la dépendance logistique des systèmes d’armes
– Ministère de la Défense danois, documents de planification aérienne
– NATO Defence Planning Process, interopérabilité et capacités aériennes

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