L’Allemagne abandonne l’achat direct du MQ-28 Ghost Bat. Une nouvelle compétition oppose Boeing, Airbus et Helsing, entre souveraineté européenne et OTAN.
En résumé
L’Allemagne revoit sa stratégie d’acquisition de drones de combat collaboratifs, ou Loyal Wingman. Le 16 octobre 2026, Boeing a confirmé que Berlin renonçait à acheter directement son MQ-28 Ghost Bat, développé en Australie. Cette décision ouvre la voie à une mise en concurrence avec Airbus, associé à l’américain Kratos, et l’entreprise allemande Helsing.
La Luftwaffe souhaite disposer de drones capables d’accompagner ses chasseurs, de pénétrer les défenses aériennes et de conduire des frappes. L’objectif initial de 2029 pourrait cependant être repoussé au début des années 2030.
Le choix dépasse la seule performance des appareils. Il engage l’autonomie de l’industrie allemande, la maîtrise des logiciels et l’interopérabilité avec l’OTAN. Berlin peut toujours acheter des technologies étrangères, mais devra déterminer quelles compétences conserver en Europe. Cette compétition pourrait ainsi peser sur l’avenir industriel de la défense aérienne européenne.
Le renoncement au MQ-28 Ghost Bat bouleverse la stratégie allemande
Le ministère allemand de la Défense a informé Boeing qu’il ne procéderait pas à l’acquisition directe du MQ-28 Ghost Bat, selon une confirmation apportée par l’industriel à Breaking Defense le 16 octobre 2026.
Cette décision intervient après plusieurs mois de négociations. Boeing Australia et Rheinmetall avaient signé, en mars 2026, un partenariat visant à proposer le drone à la Bundeswehr pour une mise en service dès 2029.
Berlin semble désormais privilégier une compétition entre plusieurs plateformes, avec des essais comparatifs envisagés en 2027. Toutefois, aucune procédure d’appel d’offres définitive ni aucun cahier des charges complet n’ont été publiquement confirmés.
Le Ghost Bat n’est donc pas exclu. Mais Boeing perd l’avantage que lui aurait procuré une acquisition sans concurrence. Selon Politico, l’entrée en service pourrait désormais glisser vers le début des années 2030.
Le futur drone allemand doit renforcer les capacités de frappe
La Luftwaffe recherche une capacité désignée Jagdbomberdrohne, littéralement un drone chasseur-bombardier.
Cette terminologie mérite une distinction. Un Loyal Wingman accompagne un avion piloté et exécute des missions coordonnées. Une Jagdbomberdrohne pourrait également agir de manière autonome, notamment pour conduire des frappes à longue distance.
Selon l’International Institute for Strategic Studies (IISS), Berlin pourrait donc rechercher initialement un drone de frappe indépendant, avant de développer une coopération plus poussée avec ses chasseurs.
Les missions envisagées comprennent la reconnaissance, la suppression des défenses antiaériennes, la guerre électronique et les frappes de précision.
Le drone devra compléter les Eurofighter Typhoon et les futurs F-35A, sans se substituer directement aux chasseurs pilotés.
Les trois principales offres opposent des stratégies industrielles différentes
Le partenariat Boeing-Rheinmetall privilégie une plateforme éprouvée
Développé en Australie, le MQ-28 Ghost Bat a réalisé plus de 150 vols d’essai, selon Boeing et Rheinmetall.
En décembre 2025, un exemplaire a tiré avec succès un missile AIM-120 AMRAAM contre une cible aérienne, dans une opération associant un F/A-18F Super Hornet et un E-7A Wedgetail.
La version Block 3 proposée à l’Allemagne doit intégrer une voilure agrandie de plus de 25 %, des communications améliorées et des soutes d’armement.
Rheinmetall serait responsable de l’intégration nationale, de la maintenance et du soutien logistique. Diehl Defence et Rohde & Schwarz participeraient notamment aux armements et aux communications.
L’offre présente une maturité technique avancée, mais conserve une dépendance importante envers Boeing et l’industrie australienne.

Le partenariat Airbus-Kratos associe un drone américain à des logiciels européens
Airbus propose l’U740 Valkyrie, dérivé du XQ-58A américain de Kratos.
Le 12 octobre 2026, Airbus a annoncé son premier vol européen. L’appareil a effectué un décollage assisté par fusée et des manœuvres jusqu’à Mach 0,8.
Sa principale particularité réside dans l’intégration du système de mission MARS, développé par Airbus. Cette architecture logicielle doit permettre à l’Allemagne de contrôler les fonctions opérationnelles, les données et certaines évolutions du drone.
Airbus vise une capacité de combat en 2029, avant l’arrivée de l’U760 Ravenstorm, prévu au début des années 2030.
Cette solution offre un compromis : un aéronef déjà expérimenté aux États-Unis, associé à une architecture de mission européenne. Elle ne garantit cependant pas une indépendance complète sur la cellule et sa propulsion.
Le CA-1 Europa de Helsing mise sur une souveraineté industrielle complète
L’entreprise allemande Helsing développe le CA-1 Europa, un drone autonome de 3 à 5 tonnes, avec sa filiale Grob Aircraft.
L’appareil utilise les technologies d’intelligence artificielle Centaur. Une variante de guerre électronique, CA-1EA, doit compléter la version de frappe.
Helsing vise un premier vol début 2027 et une capacité opérationnelle initiale en 2029 pour la version d’attaque.
Le partenariat avec HENSOLDT doit renforcer l’intégration des capteurs et des systèmes de mission.
Helsing présente l’avantage d’une conception et d’une production européennes. Sa principale faiblesse reste toutefois l’absence, à ce stade, de démonstration en vol du CA-1. Ses performances et son calendrier demeurent des objectifs industriels.
Le budget allemand rend cette compétition financièrement stratégique
L’Allemagne dispose de moyens budgétaires considérables. En 2026, ses crédits militaires atteignent environ 108,2 milliards d’euros, en incluant le fonds spécial Bundeswehr.
Le projet de budget 2027 prévoit 139,6 milliards d’euros, dont 109,7 milliards de crédits ordinaires et 29,9 milliards provenant du fonds spécial.
La presse allemande évoque un besoin potentiel d’environ 400 drones de combat collaboratifs, mais ce volume ne constitue pas une commande officielle.
Aucune enveloppe globale définitivement attribuée au programme Jagdbomberdrohne n’est publique.
La mise en concurrence permettra de comparer les prix d’acquisition, mais aussi les coûts de maintenance, de formation, de logiciels et de remplacement des appareils perdus.
L’enjeu sera de produire une masse militaire suffisante sans reproduire les coûts des chasseurs pilotés.
L’Allemagne conserve la possibilité d’acheter des drones hors d’Europe
Berlin n’est pas juridiquement contrainte d’acheter exclusivement allemand ou européen.
L’acquisition des 35 F-35A Lightning II, pour une enveloppe globale proche de 10 milliards d’euros, démontre que l’achat américain reste un instrument de sa politique de défense.
Des fournisseurs américains, australiens ou d’autres pays alliés peuvent donc être envisagés pour les drones. General Atomics a notamment manifesté son intérêt.
Cependant, acheter un matériel étranger n’assure pas sa souveraineté d’emploi.
L’accès au code source, les droits de modification, les licences d’exportation et la maîtrise des données opérationnelles deviennent essentiels. Certains équipements américains peuvent également être soumis aux restrictions ITAR.
Le cadre européen ajoute une autre contrainte. Le dispositif SAFE, doté de 150 milliards d’euros de prêts, impose notamment qu’au moins 65 % du coût des composants des équipements financés proviennent de pays éligibles européens ou partenaires.
Cette règle ne s’applique pas automatiquement à chaque achat national allemand. Elle influence néanmoins les possibilités de financement européen et les choix de localisation industrielle.
L’intégration à l’OTAN impose des exigences techniques supplémentaires
Le futur drone devra fonctionner avec les Eurofighter, les F-35A et les réseaux de commandement alliés.
Cela nécessite des communications sécurisées et interopérables, une identification fiable des aéronefs et une coordination des engagements.
Les liaisons tactiques comme Link 16 peuvent faciliter le partage d’informations. Mais les communications furtives spécifiques au F-35 nécessitent des interfaces adaptées.
L’intelligence artificielle embarquée devra également maintenir certaines fonctions lorsque les communications seront brouillées.
Berlin devra enfin résoudre les questions de certification, de contrôle humain et d’utilisation des drones militaires dans son espace aérien.
Le fait qu’un appareil soit compatible avec des armements occidentaux ne suffit donc pas à garantir son intégration opérationnelle à l’OTAN.
La stratégie européenne de défense se joue aussi dans les logiciels
Le choix allemand intervient alors que les programmes européens de combat aérien traversent des tensions industrielles.
Avec l’évolution du SCAF franco-allemand, les drones collaboratifs deviennent un domaine où les États peuvent poursuivre des coopérations plus limitées et plus rapides.
La BITD allemande pourrait bénéficier du programme par la propulsion, les capteurs, l’intelligence artificielle, l’intégration d’armements et la maintenance.
Une sélection européenne favoriserait aussi les possibilités de coopération avec d’autres forces aériennes, notamment françaises, italiennes ou espagnoles.
Mais une solution européenne n’a d’intérêt que si elle répond aux besoins militaires dans des délais crédibles.
La Luftwaffe doit moderniser simultanément ses Eurofighter et remplacer progressivement ses Panavia Tornado, tout en absorbant l’arrivée des F-35A.
Une compétition prolongée pourrait retarder l’acquisition d’une capacité de frappe indispensable.
Le choix allemand déterminera le degré réel d’autonomie européenne
Berlin devra arbitrer entre trois modèles : acheter une plateforme étrangère mature, intégrer des systèmes européens sur un drone importé ou financer une conception entièrement nationale.
Aucun ne présente uniquement des avantages.
Boeing offre une expérience opérationnelle avancée. Airbus propose une transition industrielle progressive. Helsing défend une souveraineté plus complète, mais encore à démontrer en vol.
La décision allemande pourrait fixer un précédent majeur pour l’Europe. Le véritable critère ne sera pas seulement le pays d’origine du drone, mais la capacité de l’État à contrôler durablement ses logiciels, ses armements et ses évolutions.
C’est sur cette indépendance concrète, autant que sur les performances aéronautiques, que se construira la prochaine génération de défense aérienne européenne.
Les sources
- Breaking Defense, Tim Martin, « Germany Changes Course on Plans to Buy MQ-28 Drone Wingman: Boeing Official », 16 octobre 2026.
- Politico, informations d’octobre 2026 sur la révision de l’acquisition allemande de drones de combat collaboratifs.
- The War Zone, « Germany Drops Boeing MQ-28 Ghost Bat Rapid Procurement Plan », octobre 2026.
- International Institute for Strategic Studies, « From Latecomer to Trailblazer? Germany’s Pursuit of a Fighter-Bomber UAV », 20 octobre 2025.
- Rheinmetall, « Rheinmetall and Boeing Partner on German MQ-28 Ghost Bat », 31 mars 2026.
- Boeing, « Boeing Expands German MQ-28 Ghost Bat Industry Team », 10 juin 2026.
- Boeing, « Boeing Unveils Advanced MQ-28 Capabilities, Extended Combat Reach », 10 juin 2026.
- Boeing, « Boeing, RAAF Achieve CCA Missile Fire from MQ-28 Ghost Bat », 9 décembre 2025.
- Airbus Defence and Space, « Airbus U740-Valkyrie Uncrewed Combat Aircraft Takes Off for Its Maiden Flight in Europe », 12 octobre 2026.
- Airbus, « Everything You Need to Know About Uncrewed Collaborative Combat Aircraft », mai 2026.
- Helsing, « CA-1 Europa Autonomous Uncrewed Combat Aerial Vehicle », documentation industrielle.
- Helsing, « Helsing Introduces the CA-1 Electronic Attack », juin 2026.
- Deutscher Bundestag, « Deutlicher Anstieg bei den Verteidigungsausgaben », 9 septembre 2026.
- Bundesministerium der Finanzen, projet de budget fédéral allemand 2027, 6 juillet 2026.
- Bundeswehr, « Kampfjets F-35A: Verstärkung für die Luftwaffe », 6 octobre 2026.
- Conseil de l’Union européenne, règlement 2025/1106 établissant l’instrument SAFE, 27 mai 2025.