Le premier F-35A allemand sera livré en 2026. Il remplacera le Tornado, assurera la mission nucléaire de l’OTAN et redéfinit l’avenir du SCAF.

En résumé

L’Allemagne doit réceptionner son premier F-35A à l’automne 2026. Cet événement ne signifie pas que l’appareil rejoindra immédiatement une base allemande. Les huit premiers avions resteront aux États-Unis, sur la base d’Ebbing, en Arkansas, afin de former les pilotes et les techniciens de la Luftwaffe. Les premières machines sont attendues à Büchel à la fin de 2027.

Berlin a commandé 35 F-35A pour près de 10 milliards d’euros. Leur fonction prioritaire sera de reprendre la mission de partage nucléaire de l’OTAN actuellement assurée par le Tornado. Le F-35 apportera aussi des capacités de pénétration, de renseignement et de combat en réseau.

Lors de la commande, cet achat ne contredisait pas le SCAF, prévu pour l’horizon 2040. Mais la situation a changé. Le projet franco-allemand d’avion de combat s’est fracturé en 2026. L’Allemagne poursuit désormais certaines briques numériques du programme, sans garantie de construire avec la France le chasseur initialement envisagé.

Le premier F-35 allemand sera d’abord un avion d’entraînement américain

Le premier F-35A destiné à la Luftwaffe est entré en assemblage final dans l’usine de Lockheed Martin à Fort Worth, au Texas. L’appareil, identifié sous le code MG-01, doit être officiellement présenté à l’automne 2026. Sa réception constituera la première livraison du programme allemand.

Il faut cependant distinguer trois étapes souvent confondues : la sortie d’usine, la remise contractuelle et l’arrivée en Allemagne. Le premier F-35 allemand ne rejoindra pas immédiatement la base aérienne de Büchel. Il restera aux États-Unis pour participer à la formation initiale.

Les huit premiers appareils allemands doivent être affectés à l’Ebbing Air National Guard Base, près de Fort Smith, dans l’Arkansas. Cette base accueille le centre international de formation des futurs utilisateurs du F-35. Les équipages allemands y travailleront avec des instructeurs américains et avec des personnels d’autres pays clients.

Cette phase permettra de qualifier les pilotes, mais aussi les techniciens chargés de l’avionique, du moteur, de la cellule, de la faible observabilité et de la préparation des missions. L’introduction d’un F-35 ne consiste pas à remplacer un avion par un autre. Elle impose de construire une organisation complète autour de la maintenance, des données classifiées, des simulateurs et de la cybersécurité.

Les premiers F-35A devraient rejoindre Büchel à la fin de 2027. La montée en puissance se poursuivra ensuite jusqu’à la fin de la décennie. Le retrait définitif du Tornado reste visé pour 2030.

Le remplacement du Tornado répond d’abord à une urgence opérationnelle

Le Panavia Tornado est entré en service dans la Luftwaffe au début des années 1980. Cet avion avait été conçu conjointement par l’Allemagne de l’Ouest, le Royaume-Uni et l’Italie pour effectuer des missions de pénétration à basse altitude, de frappe conventionnelle, de reconnaissance et de guerre électronique.

Le Tornado reste une plateforme puissante. Il est cependant devenu coûteux et difficile à maintenir. La production a cessé en 1998. Les cellules vieillissent. Les pièces détachées sont rares. Une part croissante du soutien repose sur la réparation de composants anciens ou sur la remise en fabrication de petites séries.

Prolonger ces avions bien au-delà de 2030 aurait exigé des investissements élevés pour une disponibilité probablement décroissante. Surtout, le Tornado aurait dû être adapté à de nouveaux armements, à de nouvelles communications et à un environnement où les défenses aériennes sont beaucoup plus denses qu’à la fin de la guerre froide.

Le choix allemand ne résulte donc pas seulement d’une préférence politique pour un avion américain. Il répond à une contrainte de calendrier. Berlin avait besoin d’un appareil déjà produit, déjà employé par plusieurs alliés et capable de reprendre rapidement les missions les plus sensibles du Tornado.

L’Allemagne a commandé 35 F-35A pour près de 10 milliards d’euros. Ce montant finance un ensemble comprenant les appareils, les armements, les pièces détachées, les équipements de mission et cinq années de soutien initial. Il ne représente donc pas uniquement le prix des avions.

Le partage nucléaire explique largement la rapidité du choix allemand

La fonction la plus stratégique du F-35A allemand sera la participation au dispositif nucléaire de l’OTAN. Dans le cadre de ce mécanisme, des armes nucléaires américaines sont déployées en Europe sous contrôle des États-Unis. Certains pays alliés fournissent les avions, les équipages et les infrastructures nécessaires à leur éventuel emploi.

En Allemagne, cette mission repose actuellement sur le Taktisches Luftwaffengeschwader 33, stationné à Büchel. Le Tornado est aujourd’hui le seul avion allemand qualifié pour cette fonction.

Le F-35A a été retenu parce qu’il offre une solution disponible et certifiée pour l’emport de la bombe nucléaire guidée B61-12. Une adaptation de l’Eurofighter aurait été techniquement possible. Elle aurait cependant nécessité une procédure américaine de certification longue, complexe et politiquement sensible.

Berlin ne pouvait pas prendre le risque de créer une rupture entre le retrait du Tornado et l’arrivée de son successeur. La permanence de la contribution allemande au partage nucléaire est considérée comme un élément de la crédibilité de la dissuasion de l’Alliance.

Le F-35 sécurise donc une obligation politique autant qu’une capacité militaire. Il maintient l’Allemagne dans le cercle des pays européens directement associés à la posture nucléaire de l’OTAN, sans lui donner pour autant le contrôle des armes américaines.

Le F-35 apportera une capacité de pénétration que l’Allemagne ne possède pas

Réduire le F-35 à un simple porteur nucléaire serait une erreur. L’appareil doit aussi modifier la manière dont la Luftwaffe prépare et conduit ses opérations conventionnelles.

Le F-35A est un avion de combat de cinquième génération. Sa cellule, ses matériaux et l’intégration interne de ses armements réduisent sa signature radar. Cette furtivité ne le rend pas invisible. Elle retarde sa détection et complique la construction d’une solution de tir par l’adversaire.

Cet avantage est particulièrement important face à des systèmes modernes de défense aérienne. Un avion classique doit souvent rester à distance, voler très bas ou compter sur des moyens importants de brouillage et de suppression des radars. Le F-35 peut pénétrer plus profondément dans un espace contesté en limitant son exposition.

L’appareil combine également plusieurs capteurs. Son radar à antenne active, ses détecteurs électro-optiques, ses systèmes d’alerte et ses moyens de guerre électronique alimentent un système de fusion des données. Le pilote reçoit une représentation synthétique de la situation plutôt qu’une succession d’informations indépendantes.

Cette architecture permet au F-35 de détecter un radar, de repérer un avion, de classifier une émission ou de localiser une batterie sol-air. Les informations peuvent ensuite être partagées avec d’autres aéronefs ou avec des unités terrestres et navales.

Le F-35 sera autant un capteur qu’un avion de frappe. Il pourra ouvrir une voie pour des Eurofighter, transmettre des coordonnées de cible et améliorer la compréhension de la situation tactique.

Cette fonction est centrale dans le dispositif allemand. Avec seulement 35 appareils commandés, le F-35 ne remplacera pas l’ensemble de la flotte de combat. Il constituera une composante spécialisée et très connectée, employée aux côtés d’un nombre plus important d’Eurofighter.

F-35A Allemagne

Le F-35 et l’Eurofighter formeront une flotte complémentaire

La Luftwaffe ne prévoit pas de remplacer l’Eurofighter par le F-35. Les deux appareils répondent à des priorités différentes.

L’Eurofighter restera la principale plateforme allemande pour la défense aérienne, la police du ciel et une grande partie des missions conventionnelles. Son architecture continue d’évoluer avec de nouveaux radars, de nouveaux armements et des capacités améliorées de guerre électronique.

L’Allemagne prévoit notamment de transformer 15 Eurofighter en appareils spécialisés dans le combat électronique. Ces avions doivent reprendre les missions des Tornado ECR. Ils devront détecter, identifier, brouiller et contribuer à neutraliser les défenses aériennes adverses.

Le F-35 sera mieux adapté aux premières phases d’une campagne contre un adversaire disposant de systèmes antiaériens modernes. L’Eurofighter pourra fournir davantage de présence, de missiles air-air ou de capacités d’attaque une fois la menace réduite.

Ce partage n’est pas parfait. Il impose d’entretenir deux chaînes logistiques, deux formations et deux ensembles de logiciels. Mais il évite de dépendre d’un seul type d’appareil. Il permet aussi à l’Allemagne de conserver une base industrielle européenne autour de l’Eurofighter tout en accédant rapidement aux capacités furtives du F-35.

La base de Büchel révèle le coût réel de l’arrivée du F-35

L’achat de l’avion n’est qu’une partie du programme. La base de Büchel doit être profondément transformée pour accueillir les F-35A.

Les travaux comprennent des hangars, des ateliers de maintenance, des installations de lavage, des espaces sécurisés, des entrepôts de pièces et des bâtiments consacrés à la préparation des opérations. Le chantier doit aussi respecter des exigences américaines strictes en matière de sûreté, de communications et de protection des données.

Le nouveau campus F-35 devait être utilisable à partir de novembre 2026 afin de préparer l’arrivée des appareils. Le ministère allemand de la Défense a toutefois reconnu que les coûts d’infrastructure augmentaient.

Une estimation établie en 2024 évoquait jusqu’à 1,2 milliard d’euros pour les installations de Büchel. Le calendrier est particulièrement contraint. Les infrastructures doivent être réalisées en moins de la moitié du temps normalement nécessaire pour un projet militaire de cette complexité.

Ces travaux montrent que le F-35 n’est pas un produit que l’on peut simplement installer dans un hangar existant. Il dépend d’un écosystème informatique, logistique et sécuritaire spécifique. Cette dépendance renforce l’efficacité collective de la flotte internationale, mais elle limite aussi l’autonomie nationale de ses utilisateurs.

Le choix du F-35 ne contredisait pas initialement le SCAF

Lorsque Berlin a décidé d’acheter le F-35 en mars 2022, la réponse à la question était simple : oui, l’Allemagne pouvait acheter un avion américain tout en développant le Système de combat aérien du futur avec la France et l’Espagne.

Les deux programmes ne répondaient ni au même calendrier ni exactement au même besoin. Le F-35 devait remplacer le Tornado avant 2030. Le SCAF devait préparer le système de combat aérien européen de l’après-2040.

Le SCAF ne devait d’ailleurs pas être un avion isolé. Son architecture associait un New Generation Fighter, des drones d’accompagnement, des capteurs, des effecteurs et un cloud de combat. L’ensemble devait connecter des plateformes existantes comme le Rafale, l’Eurofighter ou l’A400M à de futurs systèmes pilotés et non pilotés.

Dans cette logique, le F-35 constituait une solution de transition. Il devait apporter à l’Allemagne une capacité immédiatement disponible, tandis que le SCAF devait développer une technologie européenne plus souveraine pour la génération suivante.

L’argument était cohérent. Un avion commandé en 2022 ne peut pas attendre un système annoncé pour 2040. Le retrait du Tornado imposait une décision rapide.

Le SCAF de 2026 n’est plus celui que Berlin voulait développer

La difficulté vient du fait que le programme SCAF s’est profondément fracturé. Les désaccords entre Dassault Aviation et Airbus ont porté sur la gouvernance, la propriété intellectuelle, la répartition industrielle et le contrôle de la conception du futur chasseur.

Dassault, maître d’œuvre désigné du New Generation Fighter, réclamait l’autorité nécessaire pour prendre les décisions techniques. Airbus, représentant principalement les intérêts industriels allemands et espagnols sur ce pilier, refusait une organisation jugée trop déséquilibrée.

Après plusieurs mois de blocage, les dirigeants français et allemand ont conclu en juin 2026 qu’un développement conjoint du nouvel avion de combat n’était plus viable dans sa forme prévue. Le cœur aéronautique du SCAF franco-allemand a ainsi perdu sa trajectoire initiale.

Cela ne signifie pas que tous les travaux ont disparu. La France et l’Allemagne ont réaffirmé le 17 juillet 2026 leur intention de développer un standard européen de combat collaboratif. Elles veulent poursuivre des travaux sur les architectures ouvertes, le partage souverain des données, les drones et l’interopérabilité entre avions de combat.

La coopération se déplace donc vers les briques numériques et les systèmes connectés. Mais le chasseur franco-allemand commun n’est plus garanti. Le terme SCAF peut continuer d’être utilisé politiquement ou techniquement. Il ne décrit plus nécessairement le programme intégré lancé en 2017.

Le F-35 renforce la Luftwaffe mais accroît la dépendance américaine

L’achat allemand repose sur une logique opérationnelle solide. Le F-35 est disponible. Il est furtif. Il est interopérable avec de nombreux alliés. Il assure la continuité de la mission nucléaire et permet de retirer le Tornado sans attendre les années 2040.

Mais ce choix a un prix stratégique. Les mises à jour, une partie du soutien, les données techniques sensibles et l’évolution générale du système restent étroitement liées aux États-Unis. L’Allemagne pourra exploiter le F-35. Elle ne disposera pas d’une liberté comparable à celle qu’offre la maîtrise complète d’un avion national ou européen.

L’industrie allemande obtient néanmoins une part du programme. Rheinmetall doit notamment produire des tronçons centraux de fuselage dans sa nouvelle usine de Weeze. Cette participation apporte de la charge industrielle et des compétences. Elle ne donne pas à l’Allemagne le contrôle de la conception de l’appareil.

Le débat entre F-35 et SCAF n’oppose donc pas simplement un avion américain disponible à un avion européen futur. Il oppose deux modèles. Le premier donne rapidement accès à un système performant, au prix d’une dépendance durable. Le second promettait davantage de souveraineté, mais exigeait une coopération industrielle que la France et l’Allemagne n’ont pas réussi à organiser.

Le premier F-35 allemand matérialisera une capacité réelle dès 2026. Le futur chasseur européen reste, lui, à redéfinir. Berlin a résolu l’urgence du Tornado. Il n’a pas encore réglé l’après-F-35.