L’OTAN acte un virage vers 5% du PIB d’ici 2035. Qui paie, combien, et pour quoi faire ? La défense aérienne du flanc est en ligne de mire.

En résumé

Mi-février, les ministres de la Défense de l’OTAN ont entériné un tournant politique : l’Alliance ne parle plus seulement du seuil des 2%, mais d’un objectif de 5% du PIB à l’horizon 2035, avec un “changement d’état d’esprit” revendiqué par le secrétaire général. L’objectif est structuré en deux blocs : au moins 3,5% pour les besoins militaires “cœur” (capacités, forces, stocks) et jusqu’à 1,5% pour des dépenses liées à la défense au sens large (résilience, infrastructures critiques, cyber, industrie). Dans le même mouvement, l’OTAN met en avant une priorité opérationnelle : renforcer la défense aérienne intégrée sur le flanc est, car l’Ukraine a montré l’intensité réelle de la menace (drones, missiles de croisière, balistique) et la vitesse d’attrition des stocks. Pour les pays membres, le débat n’est plus théorique : tenir 5% exige des hausses budgétaires inédites, des arbitrages fiscaux et sociaux, et une stratégie industrielle crédible, sinon l’argent ne se traduira pas en capacités.

Le virage des 5% et ce que l’OTAN a vraiment décidé

Le point clé, c’est que l’OTAN ne présente plus les 2% comme l’horizon. Depuis le sommet de La Haye en 2025, l’Alliance affiche une cible plus ambitieuse : investir 5% du PIB par an d’ici 2035, en combinant dépenses militaires et dépenses liées à la sécurité au sens large. En février 2026, le secrétaire général parle d’un “shift in mindset” et souligne que des Alliés avancent déjà plus vite que prévu.

Cette architecture en deux étages compte politiquement et techniquement. Elle met sous pression les budgets de défense “purs”, mais elle ouvre aussi une porte : une partie de l’effort peut passer par la résilience, les infrastructures, la protection de réseaux, et le renforcement industriel. Dit autrement, les 5% ne signifient pas “5% pour acheter des chars”. Ils signifient une mobilisation nationale, où la défense devient une politique structurante, comme l’énergie ou la santé.

Il faut aussi être lucide : un objectif à 2035 n’est pas une loi automatique. C’est une trajectoire à négocier chaque année, dans des contextes politiques instables. La vraie question est la crédibilité des plans nationaux, et la capacité à convertir une hausse budgétaire en forces réellement disponibles.

La mécanique des 3,5% et des 1,5% : une rupture budgétaire

L’OTAN précise que les Alliés doivent atteindre au moins 3,5% du PIB selon la définition OTAN de la dépense de défense, afin de financer les “core defence requirements” et de respecter les “NATO Capability Targets”. Le reste, jusqu’à 1,5%, couvre des dépenses défense-sécurité : protection d’infrastructures critiques, défense des réseaux, préparation civile, innovation, et base industrielle.

Ce détail change le débat dans les capitales. Jusqu’ici, la discussion portait souvent sur “atteindre 2%”. À 5%, la discussion devient “quels postes exacts entrent dans le périmètre, et quels postes doivent être sanctuarisés”. Plus l’objectif est haut, plus la tentation est forte d’élargir la définition pour rendre la marche “politiquement faisable”. Mais si l’élargissement devient un contournement, l’Alliance s’expose à un paradoxe : afficher 5% tout en manquant de munitions et de systèmes de défense aérienne.

C’est là que l’OTAN insiste sur la logique capacitaire : l’argent doit produire des effets mesurables. Cela veut dire des forces prêtes, des stocks, des rotations soutenables, des chaînes de maintenance, et une industrie capable de livrer vite.

La priorité du flanc est : la défense aérienne devient le test de vérité

Sur le terrain, la priorité la plus lisible est la défense du ciel. L’OTAN met l’accent sur l’Integrated Air and Missile Defence (IAMD), parce que le flanc est concentre les risques : proximité de la Russie, densité de menaces, et besoin de rassurer des pays qui vivent sous pression permanente.

La guerre en Ukraine a mis en lumière une réalité brutale : intercepter coûte cher, et l’adversaire peut saturer. Un drone à bas coût peut forcer à tirer un intercepteur très onéreux. Et même quand on a les bons systèmes, on peut manquer de missiles, de radars, de pièces, ou de personnels.

L’OTAN pousse donc une approche “multi-couches” : capteurs, commandement et contrôle, et plusieurs niveaux d’intercepteurs, du très court au long rayon d’action. Les systèmes emblématiques cités dans les débats européens sont Patriot et SAMP/T. Mais la vraie clef, c’est l’intégration : une batterie isolée ne suffit pas, il faut un réseau, des règles de coordination, et des liaisons de données robustes.

Les programmes concrets : l’OTAN essaie d’accélérer sans réinventer la roue

Au-delà des déclarations, février 2026 montre des briques très concrètes. L’OTAN annonce notamment un “High Visibility Project” où sept Alliés, dont la France, coopèrent pour renforcer la défense contre les missiles balistiques, avec des capteurs, des intercepteurs et des systèmes de contrôle tactique. Cette logique vise deux choses : mutualiser, et accélérer.

Dans le même esprit, l’Alliance met en avant la production et l’innovation. Le message est simple : si l’industrie ne suit pas, l’objectif de 5% devient une inflation budgétaire sans effet militaire. D’où les initiatives multinationales, et la pression pour standardiser, acheter en commun, et sécuriser des chaînes d’approvisionnement.

Cette dynamique n’est pas isolée. En Europe, des initiatives parallèles émergent pour développer des intercepteurs “low-cost” et des solutions anti-drones, avec des horizons industriels très courts. C’est une réponse directe à l’équation coût/attrition observée en Ukraine.

budget OTAN

Les implications pour la France : l’écart chiffré, sans illusion

Pour comprendre l’impact, il faut poser des ordres de grandeur.

En France, les données publiques compilées par vie-publique indiquent qu’en 2025 l’effort national de défense (dépenses totales) atteint 62 milliards d’euros pour un PIB provisoire de 3 005 milliards d’euros, soit 2,06% du PIB. Passer à 5% sur la même base de PIB, c’est viser environ 150 milliards d’euros par an. L’écart est d’environ 88 milliards d’euros supplémentaires par an, soit une hausse proche de +142% par rapport au niveau 2025.

Même si le PIB progresse d’ici 2035, la conclusion reste la même : c’est un changement d’échelle. Ce n’est pas une “petite marche”. C’est une refonte des priorités budgétaires, ou un changement des règles de financement, ou les deux.

Et la France n’a pas une situation de finances publiques neutre. Plus l’effort demandé est élevé, plus la question devient : quelles dépenses ralentir, quels impôts relever, ou quel endettement accepter ? Il n’y a pas de magie comptable.

À quoi servirait l’argent : des stocks, des capacités, et une armée soutenable

Si l’objectif est sérieux, l’usage attendu est clair.

D’abord, reconstituer les stocks. L’Ukraine a montré que la consommation de munitions en guerre de haute intensité n’a rien à voir avec les modèles “édition limitée” des décennies précédentes. Sans stocks, une armée moderne peut être immobilisée très vite.

Ensuite, accélérer la défense sol-air. Les besoins portent sur radars, lanceurs, missiles, et surtout sur la capacité à maintenir et régénérer. On peut acheter une batterie, mais si le MCO, les pièces et la formation ne suivent pas, la disponibilité s’effondre.

Enfin, renforcer la résilience : infrastructures critiques, cybersécurité, continuité logistique, protection des réseaux. C’est là que le bloc “1,5%” peut être utile, à condition de ne pas devenir un tiroir fourre-tout.

Pour la France, ces thèmes recoupent déjà la logique d’économie de guerre et les priorités de programmation : modernisation, disponibilité, accélération industrielle, et transformation des moyens de détection et d’interception (dont la lutte anti-drones).

Les risques politiques : un objectif trop haut peut produire l’effet inverse

Il faut le dire sans détour : viser 5% est un pari politique risqué.

Le premier risque, c’est la fracture interne. Dans beaucoup de démocraties, l’effort de défense est en concurrence directe avec la santé, l’éducation, et la protection sociale. À 2%, la tension existe. À 5%, elle devient structurante et électoralement explosive.

Le deuxième risque, c’est la “comptabilité créative”. Plus la cible est élevée, plus certains gouvernements seront tentés d’y faire entrer des dépenses qui n’améliorent pas réellement la capacité de combat. Cela donnerait des chiffres flatteurs et des armées inchangées.

Le troisième risque, c’est la surchauffe industrielle. Si tout le monde commande en même temps, les prix montent, les délais s’allongent, et les programmes se cannibalisent. L’argent peut alors acheter moins, pas plus.

Le signal stratégique : la défense aérienne comme message à Moscou

Le choix de la défense aérienne intégrée sur le flanc est n’est pas seulement militaire. C’est un signal stratégique : l’OTAN veut rendre crédible la protection du territoire allié face à des frappes de saturation et à des menaces hybrides.

Ce signal a deux cibles. À l’Est, il vise à compliquer le calcul russe et à dissuader toute escalade. À l’Ouest, il vise à convaincre les opinions publiques que l’effort demandé n’est pas abstrait, mais lié à une vulnérabilité concrète : le ciel européen n’est plus un “donné”, c’est une ligne de front technologique.

Et c’est probablement là que la trajectoire 5% se jouera. Si les citoyens voient des capacités visibles, intégrées, et utiles, l’effort peut tenir. Si l’effort ressemble à une hausse budgétaire opaque, il cassera.

Sources

  • OTAN, “NATO Secretary General hails ‘shift in mindset’ in Allied deterrence and defence”, 12 février 2026
  • OTAN, “Defence expenditures and NATO’s 5% commitment”, 18 décembre 2025
  • OTAN, “NATO Allies launch new multinational capability cooperation initiatives, expand existing projects”, 12 février 2026
  • OTAN, “Opening remarks by the NATO Secretary General at the Meeting of NATO Ministers of Defence”, 12 février 2026
  • OTAN, “Defence Expenditure of NATO Countries (2014-2025)”, compendium (estimations 2024-2025)
  • vie-publique.fr, “Budget de la défense : quelles étapes pour le porter à 5% du PIB en 2035 ?”, 26 août 2025
  • Commission européenne, document sur les besoins d’investissement de défense liés aux engagements OTAN (core spending 3,5% du PIB), 16 octobre 2025
  • Reuters, “Europe’s main military powers to develop low-cost air-defence systems”, 20 février 2026

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