Avec le Rafale F5 et son drone de combat, la France veut rester dans la course aérienne sans attendre le SCAF ni copier le NGAD.

En résumé

Le passage du Rafale F4 au Rafale F5 marque plus qu’une modernisation. Il prépare un changement de doctrine. Le futur standard doit associer l’avion de chasse français à un drone de combat collaboratif dérivé des acquis du programme neURon. L’objectif est clair : pénétrer des défenses aériennes plus denses, frapper plus loin, protéger le pilote et maintenir la crédibilité de la composante nucléaire aéroportée avec l’ASN4G. Ce choix arrive à un moment délicat. Le SCAF reste incertain. Le NGAD américain avance avec le F-47 et des drones CCA. La guerre en Ukraine montre la puissance des drones produits en masse. Pourtant, remplacer les avions de chasse par des drones serait une erreur. La vraie question est plus sévère : la France doit financer moins de prestige, plus de masse, et surtout un système de combat complet.

Le Rafale F5 n’est pas une simple évolution du Rafale F4

Le Rafale F4 est déjà une étape importante. Le standard F4.1 a été qualifié par la DGA en mars 2023. Il apporte de nouvelles fonctions de connectivité, une meilleure protection cyber, des évolutions du radar RBE2, de l’OSF, de la nacelle Talios et l’intégration de nouveaux armements, dont l’AASM 1 000 kg. Tous les Rafale français doivent progressivement être portés à ce standard. Le F4 transforme donc le Rafale en avion plus connecté, plus résilient et mieux intégré dans une bulle de combat collaborative.

Le Rafale F5 va plus loin. Il ne s’agit plus seulement d’améliorer les capteurs ou les liaisons de données. Il s’agit de préparer un couple opérationnel : un avion piloté et un drone furtif de combat. Le 8 octobre 2024, le ministère des Armées a annoncé le lancement du programme de drone de combat destiné à compléter le futur standard F5 après 2030. Dassault Aviation précise que ce drone bénéficiera des acquis du démonstrateur neURon. Il intégrera des technologies de furtivité, un contrôle autonome avec homme dans la boucle, une soute interne et une architecture conçue pour le combat collaboratif.

Ce point est décisif. Le F5 ne doit pas être lu comme un Rafale plus moderne, mais comme le centre d’un dispositif. Le pilote restera dans l’avion. Le drone deviendra capteur avancé, brouilleur, leurre, effecteur, éclaireur ou porteur d’armements. Cette logique permet de réduire l’exposition du Rafale dans les zones les plus dangereuses. Elle permet aussi d’augmenter le volume tactique sans multiplier les avions pilotés.

Le calendrier reste long. Les textes et déclarations publiques évoquent un standard attendu au début des années 2030, un drone de combat apte à compléter le Rafale F5 après 2030 et une supériorité technologique visée autour de 2033. Dans les débats parlementaires de 2026, une première expérimentation de drones accompagnateurs est mentionnée à l’horizon 2028, avec un démonstrateur opérationnel de drone furtif à l’horizon 2035. La France ne sera donc pas dans une logique de rupture immédiate. Elle prépare une transition.

Le drone issu de neURon doit ouvrir la voie au combat collaboratif

Le programme neURon est souvent présenté comme un démonstrateur ancien. C’est vrai. Le premier vol remonte à 2012. Mais cette ancienneté peut être une force. neURon a permis à Dassault Aviation et à ses partenaires européens de travailler sur la furtivité, les commandes de vol, l’intégration d’une soute interne, l’autonomie, la mission air-sol et la coopération industrielle autour d’un drone de combat. Le futur drone du Rafale F5 ne sera pas un neURon remis en service. Il utilisera les briques technologiques et l’expérience acquise.

La fonction principale sera probablement la pénétration en environnement contesté. Les défenses sol-air modernes combinent radars longue portée, missiles multicouches, guerre électronique, capteurs passifs, avions d’alerte avancée, missiles air-air longue portée et réseaux de commandement distribués. Face à cela, envoyer un avion seul devient de plus en plus risqué. Le drone de combat collaboratif peut agir comme extension du Rafale. Il peut détecter avant l’avion, émettre à sa place, attirer un tir adverse ou porter un armement dans une zone trop dangereuse.

Cette approche change le rôle du pilote. Il ne sera plus seulement chef de patrouille. Il deviendra gestionnaire d’un mini-système de combat. Il devra recevoir, filtrer et exploiter des données venues de plusieurs plateformes. L’intelligence artificielle servira surtout à classer les menaces, proposer des trajectoires, gérer les priorités et réduire la charge cognitive. La formule “autonome avec homme dans la boucle” est importante. Elle indique que la machine pourra naviguer, détecter et peut-être proposer des engagements, mais que la décision létale restera contrôlée par un humain.

La connectivité résiliente sera l’un des vrais défis. Un drone collaboratif est utile s’il communique. Il devient fragile si l’adversaire brouille, intercepte ou perturbe ses liaisons. Il faut donc des communications discrètes, directionnelles, durcies, probablement multi-bandes, et capables de fonctionner en mode dégradé. C’est moins spectaculaire qu’une forme furtive. C’est pourtant le cœur du système.

Le SCAF reste nécessaire, mais il ne peut plus être l’unique horizon français

Le SCAF devait donner à la France, à l’Allemagne et à l’Espagne un système de combat aérien de nouvelle génération à l’horizon 2040. Son cœur théorique repose sur un New Generation Fighter, des remote carriers, un cloud de combat aérien et une intégration avec les flottes existantes. L’idée est cohérente. Aucun avion isolé ne dominera seul le ciel de 2040. La supériorité dépendra des capteurs, des drones, de la guerre électronique, du traitement des données, de la furtivité et de la frappe longue portée.

Le problème est politique et industriel. La France a des besoins spécifiques : dissuasion nucléaire aéroportée, aviation embarquée, exportabilité, continuité avec le Rafale et souveraineté sur les fonctions critiques. L’Allemagne et l’Espagne ont d’autres priorités. Les débats sur le partage industriel, la propriété intellectuelle, le rôle de Dassault, celui d’Airbus, les moteurs, les capteurs et le commandement du programme ont déjà ralenti le calendrier. Les incertitudes sont désormais reconnues publiquement dans les discussions parlementaires françaises.

Le SCAF reste pertinent comme horizon européen. Mais il ne peut pas être le seul pari. Attendre 2040 avec un programme incertain serait irresponsable. Le Rafale F5 devient donc une assurance stratégique. Il permet à la France de moderniser sa chasse, de préparer la dissuasion ASN4G, de conserver les compétences de Dassault, Safran, Thales et MBDA, et d’entrer dans le combat collaboratif sans dépendre entièrement d’un compromis franco-germano-espagnol.

Cette stratégie est lucide. Elle comporte aussi un risque. Plus la France investit dans le F5, plus elle se donne une alternative nationale crédible. Plus cette alternative devient crédible, plus le SCAF peut perdre son urgence politique. Paris doit donc gérer une tension réelle : soutenir le SCAF sans s’y enfermer, développer le Rafale F5 sans provoquer une rupture européenne, et préparer l’après-Rafale si le programme commun ne tient pas ses promesses.

Le NGAD américain montre une avance dans la méthode, pas seulement dans la technologie

Le NGAD américain avance différemment. En mars 2025, l’US Air Force a attribué à Boeing le contrat de développement du F-47, présenté comme son avion de chasse de sixième génération. Le programme s’inscrit dans une famille de systèmes : avion piloté, drones collaboratifs, capteurs, logiciels, guerre électronique et connectivité. En juin 2026, l’US Air Force a aussi attribué des contrats de développement et de production à General Atomics pour le FQ-42 et à Anduril pour le FQ-44, les premiers Collaborative Combat Aircraft, ou CCA. L’objectif annoncé est de disposer de plus de 150 CCA aptes au combat d’ici la fin de la décennie.

La différence avec la France est nette. Les États-Unis séparent de plus en plus le matériel et le logiciel. Pour les CCA, l’US Air Force a retenu un pool de fournisseurs pour l’autonomie logicielle : Anduril, General Atomics, Lockheed Martin, Northrop Grumman, RTX Collins Aerospace et Shield AI. Cette séparation permet de mettre en concurrence les cellules, les logiciels et les briques d’autonomie. Elle évite qu’un industriel contrôle toute la chaîne.

La France part d’un modèle plus intégré. Dassault tient l’architecture du Rafale. Safran fournit le moteur. Thales apporte capteurs, électronique et systèmes. MBDA développe les armements. Cette cohérence a fait le succès du Rafale. Elle garantit la souveraineté. Mais elle peut ralentir l’intégration rapide de nouveaux acteurs du logiciel, de l’IA et des drones à bas coût. La leçon américaine n’est pas de copier le F-47. Elle est de bâtir une acquisition plus rapide, plus modulaire et plus ouverte.

La France ne pourra pas rivaliser dollar contre dollar. Elle peut, en revanche, choisir des objectifs plus serrés. Elle n’a pas besoin de dominer le Pacifique sur des distances immenses. Elle doit préserver la dissuasion, protéger ses approches, contribuer à NATO, garder une capacité d’entrée en premier et conserver une industrie exportatrice. Le Rafale F5 peut répondre à ce profil. Il ne sera pas un NGAD français. Il doit être autre chose : un système de combat souverain, crédible, exportable et compatible avec les contraintes budgétaires françaises.

Dassault Rafale

La guerre en Ukraine prouve l’efficacité des drones, mais pas la mort de l’avion de chasse

La guerre en Ukraine a bouleversé le débat. Les drones FPV, les drones de reconnaissance, les munitions rôdeuses, les drones navals, les drones longue portée et les systèmes de guerre électronique ont transformé le champ de bataille. L’Ukraine prévoit de produire plus de 7 millions de drones en 2026. Elle indique que les systèmes sans pilote sont devenus l’épine dorsale de sa défense asymétrique, avec une zone d’effet de 20 kilomètres et un objectif d’extension à 100 kilomètres dans la profondeur opérationnelle. Le système Brave1 Market et les e-Points ont déjà permis de livrer plus de 181 000 drones, robots terrestres, systèmes de guerre électronique et autres équipements aux unités ukrainiennes en 2026.

Ces chiffres imposent une conclusion franche : les drones ne sont plus un complément exotique. Ils sont devenus une munition, un capteur et parfois une arme de décision tactique. Ils coûtent moins cher qu’un missile, se renouvellent vite et obligent l’adversaire à consommer des moyens de défense coûteux. Ils permettent aussi une boucle d’innovation très courte. Le front teste. L’industrie adapte. Les unités commandent. Le système évolue.

Mais l’Ukraine ne prouve pas que l’avion de chasse est dépassé. Elle prouve autre chose : dans un espace aérien saturé de défenses sol-air, l’aviation pilotée ne peut plus agir comme dans les années 1990. Les avions ukrainiens et russes restent limités par la menace sol-air, la guerre électronique et les missiles longue portée. Les drones remplissent une partie du vide. Mais ils ne remplacent pas totalement la chasse.

Un drone FPV ne fait pas de police du ciel. Il ne porte pas un missile nucléaire. Il ne réalise pas une interception à longue distance. Il ne projette pas une puissance aérienne à plusieurs centaines de kilomètres avec une charge lourde et une survivabilité élevée. Il ne remplace pas un avion de supériorité aérienne, un appareil de frappe profonde ou une plateforme capable de décider dans un environnement complexe. Les drones changent le rapport coût-efficacité. Ils ne suppriment pas le besoin d’une aviation de combat haut de gamme.

La vraie leçon ukrainienne est donc plus exigeante : il faut des avions moins seuls, des drones beaucoup plus nombreux, des munitions moins chères, une guerre électronique plus dense et des boucles de développement plus rapides. Le Rafale F5 ne doit pas devenir un programme de prestige isolé. Il doit être le cœur d’un écosystème plus large.

La France doit investir davantage dans les drones sans abandonner l’avion piloté

Il serait rationnel d’augmenter fortement les investissements français dans les drones. Pas seulement dans un drone furtif haut de gamme pour le Rafale F5. La France doit aussi financer des drones tactiques, des drones FPV militarisés, des drones de reconnaissance consommables, des munitions rôdeuses, des drones navals, des leurres, des relais de communication, des brouilleurs aéroportés et des systèmes anti-drones. Elle doit accepter une idée peu confortable pour une puissance aéronautique de haut niveau : une partie du futur se jouera dans des objets moins nobles, produits en grande série.

Mais basculer toute la stratégie vers les drones serait dangereux. Le drone bas coût est puissant dans certaines conditions. Il devient vulnérable si l’adversaire brouille les liaisons, détruit les relais, aveugle les capteurs ou impose une défense multicouche. Les drones longue portée nécessitent aussi navigation, communications, renseignement, planification, production de moteurs, charges militaires et capacités de lancement. Ils ne sont pas gratuits. Ils ne sont pas magiques.

Le meilleur modèle est hybride. Le Rafale F5 assure la décision, la dissuasion, la supériorité qualitative et l’intégration. Les drones apportent la masse, la persistance, le risque acceptable et la saturation. Les missiles longue portée frappent les cibles de valeur. La guerre électronique ouvre les brèches. Les satellites, AWACS, radars terrestres et capteurs distribués alimentent le combat cloud. C’est ce système complet qui compte.

La France devrait donc financer le Rafale F5, mais avec une condition claire : chaque euro investi dans la chasse doit produire un effet réseau. Le nouvel avion ne doit pas absorber les crédits des drones. Il doit les organiser. Il ne doit pas être une plateforme fermée. Il doit être un nœud de commandement, de tir, de renseignement et d’autonomie.

L’État doit subventionner la chasse parce que le marché civil ne peut pas la produire

La question des subventions publiques aux avions de chasse mérite une réponse directe. Oui, l’État français doit financer les prochains avions de chasse. Non, il ne doit pas le faire par réflexe industriel ou par nostalgie. Il doit le faire parce qu’aucun marché civil ne financera une aviation de combat souveraine. Un avion comme le Rafale F5 exige des milliards d’euros, des essais longs, des compétences rares, des chaînes sécurisées, des armements classifiés, des moteurs militaires, des capteurs souverains et une validation opérationnelle que seul l’État peut porter.

Le bénéfice dépasse l’armée de l’Air et de l’Espace. Le Rafale soutient une base industrielle qui irrigue Dassault Aviation, Safran, Thales, MBDA et des centaines de sous-traitants. Il soutient l’export, l’emploi qualifié, les bureaux d’études, la souveraineté numérique, les matériaux, l’électronique de défense, les calculateurs, les radars, l’optronique, les moteurs et les missiles. Abandonner cette chaîne créerait une dépendance durable aux États-Unis ou à d’autres fournisseurs.

La justification la plus forte reste la dissuasion. Le Rafale F5 doit porter l’ASN4G, futur missile nucléaire aéroporté. La composante aéroportée donne au président une option visible, flexible et rappelable. Elle complète la composante océanique. Ce rôle ne peut pas être confié à un drone consommable ni à un avion étranger. Il impose une souveraineté complète sur l’avion, le missile, les communications, les procédures et la maintenance.

Mais la subvention publique doit être plus exigeante. Elle doit financer des capacités vérifiables, pas seulement des promesses. Elle doit imposer des calendriers réalistes, des interfaces ouvertes, des coûts maîtrisés, des stocks de munitions et une vraie capacité de production en crise. L’État ne doit pas seulement acheter un avion. Il doit acheter une capacité de guerre crédible.

Le vrai pari français se jouera entre souveraineté, masse et vitesse

Le Rafale F5 est pertinent s’il devient le pont entre deux mondes. D’un côté, l’ancien modèle de l’avion multirôle très performant, cher, piloté, exportable et maintenu par standards successifs. De l’autre, le nouveau modèle du combat aérien distribué, où la valeur vient autant des drones, du logiciel, des données et des effecteurs déportés que de la cellule de l’avion.

La France n’a pas les moyens de tout faire comme les États-Unis. Elle n’a pas non plus intérêt à attendre passivement un SCAF politiquement incertain. Sa voie la plus crédible est donc celle d’un Rafale F5 fortement connecté, accompagné d’un drone furtif de combat, soutenu par une famille de drones moins coûteux, et préparant soit un SCAF rénové, soit un futur avion national de sixième génération. Les débats parlementaires de 2026 vont déjà dans cette direction, avec la mention d’un démonstrateur de chasseur de sixième génération au besoin national d’ici 2035.

Le point faible reste la masse. La France peut produire des systèmes excellents. Elle a plus de difficulté à produire en nombre, vite et à coût contenu. Or la guerre moderne punit les formats trop courts. Les avions de chasse survivront. Mais ils survivront entourés de drones, de leurres, de missiles, de capteurs et de logiciels. Un Rafale F5 sans écosystème serait un très bon avion dans un monde qui a changé. Un Rafale F5 intégré à une architecture de combat collaboratif peut devenir l’un des outils les plus rationnels de la souveraineté française.

La décision française ne doit donc pas opposer l’avion et le drone. Elle doit refuser ce faux choix. Le futur ne sera ni tout piloté, ni tout autonome. Il sera distribué. La question est de savoir si la France saura financer ce système assez vite, assez largement et assez durement pour qu’il existe autrement que dans les dossiers de programmation.

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