Pourquoi le F-5 Tiger II sert d’ennemi en entraînement naval, son rôle dans Top Gun, et la modernisation des F-5N ex-suisses pour le « red air ».

En résumé

Le F-5E Tiger II n’est pas resté célèbre parce qu’il dominait les combats modernes. Il est devenu incontournable parce qu’il est utile. Pendant des décennies, la marine américaine et le corps des Marines ont eu un besoin constant : mettre face à leurs pilotes un adversaire crédible, piloté par des experts, capable de reproduire des tactiques et des profils d’avions ennemis. Le F-5 s’est imposé comme une solution pragmatique, proche de certains chasseurs soviétiques dans le gabarit, l’énergie en manœuvre et la signature visuelle. Cette logique a été amplifiée par la demande croissante d’entraînement réaliste face aux menaces dites “near-peer”. D’où le retour en force d’appareils d’occasion et leur modernisation : une nouvelle vague d’ex-F-5 suisses a été transférée aux États-Unis, et des mises à niveau avioniques doivent prolonger la flotte. La culture populaire a ensuite fait le reste : Top Gun a transformé un avion d’école tactique en mythe, avec le faux MiG-28.

Le choix du F-5 pour jouer l’ennemi, un calcul froid et efficace

Le public adore les histoires de duels aériens. Les forces aériennes, elles, aiment les résultats. Les Adversary Squadrons existent pour une raison simple : faire progresser la « Blue Force » en la plaçant dans l’inconfort. Pas contre un adversaire complaisant, mais contre des pilotes qui connaissent les erreurs typiques, qui exploitent les angles morts, et qui appliquent des tactiques inspirées de doctrines étrangères. Sur ce terrain, le F-5 a eu un avantage décisif : il est assez performant pour “mettre en difficulté” un pilote en formation avancée, sans être coûteux ni trop complexe à maintenir.

Sur le plan technique, le F-5E n’est pas un chasseur de 5e génération. Il n’a ni capteurs fusionnés natifs, ni furtivité de série, ni guerre électronique au niveau des plateformes modernes. Mais il possède les qualités qui comptent dans un entraînement de combat rapproché : une cellule légère, deux réacteurs simples, une bonne accélération à certains régimes et une maniabilité qui reste exigeante pour celui qui l’affronte. Les chiffres parlent. Un F-5E peut atteindre environ 1 700 km/h (1 060 mph) et monter jusqu’à environ 15 800 m (51 800 ft). Son rayon “utile” varie selon les profils, mais sa capacité de convoyage peut dépasser 3 700 km (2 010 nmi) avec réservoirs externes. À l’échelle d’une mission “red air”, cela permet de multiplier les sorties, de se déployer ponctuellement et de tenir des créneaux d’entraînement denses, sans immobiliser des chasseurs de première ligne.

Le point clé est ailleurs : ce qui compte, c’est le réalisme tactique. En combat d’entraînement, un petit avion agile peut recréer une partie des problèmes posés par des appareils de gabarit comparable, comme le MiG-21, surtout dans des scénarios où l’on cherche à travailler la gestion d’énergie, le placement, le visuel, et les transitions offensif/défensif. Les Marines et l’US Navy ont utilisé cette logique pendant des décennies, parce qu’elle est moins glamour que de faire voler un chasseur de pointe en “méchant”, mais nettement plus soutenable financièrement sur la durée.

Le métier d’« Aggressor », une école de la ruse plus que de la puissance

On imagine souvent l’“agresseur” comme un figurant. C’est l’inverse. Un pilote d’escadron adversaire est payé pour perdre… mais surtout pour vous faire perdre avant. Sa mission n’est pas de “faire joli”. Il doit provoquer des erreurs, créer de la confusion, et pousser la Blue Force à appliquer des procédures sous stress. Cela passe par de la répétition, une standardisation des profils, et une obsession des détails.

Le cœur de ces dispositifs est le DACT (Dissimilar Air Combat Training). Le principe est brutal : si vous ne vous êtes entraîné qu’entre plateformes identiques, vous apprenez vos propres habitudes, pas celles de l’ennemi. Les escadrons adversaires injectent de la diversité. Ils varient les vitesses d’entrée, les altitudes, les axes de menace, et les “règles” d’engagement. Ils changent de formation, utilisent le terrain, forcent des merges défavorables. L’objectif est de donner aux pilotes en formation ou en montée en puissance des “bibliothèques mentales” : reconnaître une manœuvre, anticiper une sortie, comprendre quand casser le combat ou, au contraire, le forcer.

Ce réalisme ne se limite pas au pilotage. Il repose sur des moyens d’instrumentation et de mesure. Les exercices sont filmés et rejoués. Les trajectoires sont analysées. Les timings de détection, d’acquisition, de tir simulé et d’évasion sont disséqués. C’est là que la modernisation avionique devient un sujet stratégique : un adversaire utile doit être sûr, traçable, et compatible avec des systèmes d’entraînement modernes, y compris en environnement complexe.

Il faut aussi dire une vérité rarement assumée publiquement : les forces armées ont une demande de “red air” qui dépasse souvent leur capacité organique. Maintenir des escadrons dédiés coûte cher, mais ne pas le faire coûte encore plus cher en efficacité opérationnelle. D’où l’essor parallèle de prestataires privés et de solutions hybrides. Les escadrons adversaires militaires restent néanmoins une référence, car ils s’intègrent à la doctrine, au renseignement tactique et aux exigences de sécurité d’État. Ils ne se contentent pas de “faire l’avion”, ils font l’ennemi, avec ses méthodes.

Le mythe Top Gun, un coup de projecteur… et une confusion utile

La pop culture a offert au F-5 une seconde vie. Dans Top Gun (1986), le chasseur ennemi n’est pas un MiG réel. C’est un F-5 maquillé, rebaptisé MiG-28 pour les besoins du scénario. Le choix n’est pas artistique : il est logistique. Il fallait un avion disponible sur le sol américain, pilotable par des militaires, capable de voler proche des acteurs et des caméras, et crédible visuellement comme “chasseur soviétique” auprès d’un public non spécialiste. À l’époque, le F-5 se trouvait déjà dans l’écosystème d’entraînement et d’agression. Il avait donc un avantage évident.

Ce point mérite d’être clarifié, car il alimente encore beaucoup de recherches en ligne : “F-5 Top Gun” renvoie moins à un modèle spécifique qu’à une fonction. Le film a gravé l’idée qu’un petit chasseur agile est “l’ennemi type” en combat rapproché. Cela a durablement influencé l’imaginaire collectif. Dans la réalité, le “mauvais avion” n’existe pas. Il y a des menaces, des distances, des capteurs, des missiles, et des conditions tactiques. L’agresseur, lui, sert à vous faire travailler ces variables, pas à rejouer une scène.

Ce malentendu a malgré tout un effet positif : il rend visible un métier et une infrastructure d’entraînement que le grand public ignore souvent. Les escadrons adversaires ne sont pas une curiosité. Ils sont une réponse à un problème structurel : on ne forme pas des équipages modernes en ne volant que dans un environnement “propre”. L’entraînement crédible suppose de la friction. Le F-5, par sa taille et ses performances, a longtemps incarné cette friction de manière économique.

Il y a aussi un effet pervers, qu’il faut dire franchement. Le mythe Top Gun pousse parfois à surévaluer l’avion. Le F-5 est excellent dans son rôle d’outil d’entraînement, mais il n’est pas la synthèse des menaces actuelles. Les adversaires modernes incluent des réseaux sol-air denses, des missiles longue portée, des drones, des brouillages agressifs, et des fusions capteurs. Un F-5 “nu” ne suffit pas à simuler tout cela. D’où la course aux mises à niveau et l’intégration d’équipements plus modernes, au moins pour l’entraînement, la sécurité et la compatibilité.

La filière F-5N et le retour des ex-suisses, une rustine assumée

Le point le plus concret, et souvent le plus recherché, concerne les versions navales. Le F-5N est, schématiquement, un F-5 adapté aux standards et aux besoins US Navy/USMC, notamment pour tenir la durée en flotte et s’intégrer aux systèmes d’entraînement contemporains. Il ne s’agit pas de transformer l’appareil en chasseur de pointe, mais de le maintenir pertinent pour sa mission : être un adversaire disponible, sûr, et instrumenté.

La chaîne récente d’événements est éclairante. La Suisse a vendu un lot d’appareils retirés du service. Le transfert vers les États-Unis a commencé avec des livraisons à partir de mars 2024, dans le cadre d’une vente finalisée en 2020. L’ensemble porte sur 22 avions (16 monoplaces F-5E et 6 biplaces F-5F), avec équipements au sol et pièces associées, pour une valeur estimée à environ 32,4 millions de dollars américains. À ce niveau de prix, on comprend la logique : c’est moins un “achat de chasseurs” qu’un achat de disponibilité et de cellules encore exploitables. L’US Navy et l’USMC doivent se partager ces avions, ce qui illustre la pression sur la ressource “red air”.

Pourquoi aller chercher des appareils âgés ? Parce que la demande d’entraînement ne se pilote pas à coup de slogans. Les flottes modernes sont sollicitées. Leur coût horaire est élevé. Leurs cellules s’usent vite. Les immobiliser pour jouer l’ennemi est un gaspillage opérationnel. Acheter des cellules d’occasion et les moderniser est une option rationnelle, même si elle n’est pas flatteuse.

Cette modernisation se structure autour de programmes dédiés. Le programme de modernisation avionique et de standardisation, souvent associé à l’appellation ARTEMIS, vise à reconfigurer l’avionique, améliorer la sécurité de vol (alertes, météo, carburant) et ajouter des capacités utiles à l’entraînement tactique. Des solutions d’avionique “sur étagère” sont privilégiées, pour éviter les dérives industrielles et garder une maintenance réaliste. Dans ce cadre, des systèmes comme le Garmin G3000 ont été évoqués comme briques possibles d’une architecture plus moderne, ouverte et maintenable.

Il faut être lucide : cette approche est une rustine, mais une rustine intelligente. Elle achète du temps. Elle permet de tenir la charge d’entraînement pendant que les forces armées cherchent des solutions plus durables, comme des avions adversaires dédiés neufs, davantage de prestataires, ou des plateformes plus récentes. Tant que la demande reste supérieure à l’offre, le F-5 modernisé continue d’avoir un marché interne.

Le futur des escadrons adversaires, entre limites techniques et besoin permanent

Le F-5 restera utile tant qu’il répondra à un ratio simple : crédibilité tactique par euro dépensé. Mais ses limites s’accroissent avec l’évolution des menaces. Les combats modernes commencent souvent au-delà de la portée visuelle. La supériorité dépend de capteurs, de liaisons de données, d’armes BVR, de brouillage et de coordination multi-plateformes. Un F-5 ne peut pas “incarner” tout cela en solo.

C’est là que les escadrons adversaires jouent un rôle plus large que l’avion lui-même. Ils compensent par la tactique, par les profils, par l’intégration avec les moyens d’exercice, et par la discipline de simulation. Un adversaire n’a pas besoin d’être identique à la menace pour être utile. Il doit obliger la Blue Force à appliquer les bons processus : détecter, trier, décider, communiquer, engager, survivre. Si le F-5 peut continuer à créer de l’incertitude et des erreurs, il garde sa place.

On voit aussi une segmentation. Certaines unités basculent vers des plateformes plus modernes quand c’est possible, afin d’offrir une menace plus proche des chasseurs actuels. D’autres maintiennent le F-5 comme “outil de base” pour les fondamentaux, parce que les fondamentaux ne changent pas. La gestion d’énergie, la discipline radio, la conscience de situation et la lecture des intentions adverses restent des compétences humaines.

Enfin, il y a une dimension industrielle et politique rarement dite clairement. Les pays occidentaux parlent beaucoup de haute intensité, mais l’entraînement réaliste coûte cher et se heurte à des arbitrages. Si vous voulez des pilotes prêts, vous payez des heures de vol, des moyens d’exercice, de la maintenance et des équipes d’analyse. Le F-5 est un symbole de cette tension : un avion ancien, maintenu en service non par nostalgie, mais parce que l’entraînement de qualité n’a pas d’alternative simple.

Le lien avec Top Gun, au fond, est presque anecdotique. La vraie histoire est plus sèche, plus intéressante aussi : des marines et des aviateurs qui acceptent de se faire “piéger” à l’entraînement, encore et encore, parce que la seule honte durable est de découvrir ses failles en opération.

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