La Russie renforce ses bombes planantes et sa guerre électronique, tandis que les Su-57 et S-70 progressent lentement. Une adaptation face aux frappes ukrainiennes.

En résumé

La Russie réoriente une partie de ses investissements militaires vers les systèmes de brouillage électronique et les bombes planantes UMPK, tout en poursuivant plus lentement le développement de ses chasseurs furtifs Su-57 et de ses drones lourds S-70 Okhotnik-B.

Cette évolution répond aux réalités de la guerre en Ukraine. Les forces russes doivent protéger leurs infrastructures contre des frappes ukrainiennes toujours plus profondes, tout en maintenant une pression aérienne considérable sur le front. En août 2026, elles ont utilisé 8 766 bombes guidées, un record depuis le début de l’invasion.

Les sanctions compliquent l’approvisionnement en composants électroniques, mais n’ont pas interrompu la production militaire russe.

Moscou privilégie désormais des équipements relativement simples, rapidement fabriqués et immédiatement utilisables. Il ne s’agit pas d’un abandon des opérations offensives, mais d’une adaptation industrielle et tactique à une guerre d’attrition qui expose les limites des programmes aéronautiques les plus ambitieux.

La Russie adapte sa stratégie aérienne à une guerre d’attrition

Après plus de quatre années de guerre, les forces aérospatiales russes (VKS) continuent de disposer d’une importante capacité de frappe. Elles n’ont cependant jamais obtenu une maîtrise complète du ciel ukrainien.

Les systèmes sol-air Patriot, SAMP/T et S-300, associés aux radars et aux moyens de guerre électronique ukrainiens, obligent les avions russes à rester à distance de nombreuses zones défendues.

La réponse de Moscou repose sur deux priorités complémentaires : frapper sans exposer directement ses avions et protéger ses positions contre les drones ukrainiens.

La production de bombes planantes progresse rapidement. Selon les données de l’état-major ukrainien, la Russie a employé 8 266 bombes guidées en juin 2026, puis 8 766 en août, soit une moyenne de 283 par jour.

Ces volumes montrent que la Russie conserve une stratégie offensive. Elle cherche néanmoins à réduire le coût et les risques de chaque attaque plutôt qu’à engager systématiquement ses chasseurs les plus sophistiqués.

Le brouillage électronique russe devient une priorité industrielle

La guerre électronique consiste à perturber les communications radio, les radars et les systèmes de navigation adverses.

Les forces russes utilisent notamment les complexes R-330Zh Zhitel et Borisoglebsk-2 pour brouiller les signaux de navigation satellitaire GNSS et certaines liaisons de communication.

Le développement récent du Volna Kupol Garant illustre une évolution vers le brouillage directionnel de forte puissance.

Selon Reuters et Janes, cet équipement utilise plusieurs antennes pour perturber les communications Starlink exploitées par les forces ukrainiennes, notamment pour guider des drones.

Sa couverture opérationnelle annoncée atteint environ 20 km². Des responsables ukrainiens ont confirmé avoir observé ses effets sur certaines liaisons satellitaires.

En août 2026, l’agence russe TASS a annoncé le lancement de sa production en série.

Les limites techniques des brouilleurs de forte puissance

La puissance d’émission ne garantit pas une protection étendue.

Les performances dépendent de la fréquence utilisée, de la directivité des antennes, du relief et de la capacité des récepteurs adverses à résister aux interférences.

Le Volna Kupol Garant peut perturber localement des communications Starlink, mais les affirmations russes évoquant une neutralisation directe des satellites en orbite restent non démontrées.

Ces équipements présentent également une vulnérabilité : leurs émissions peuvent faciliter leur localisation.

Selon l’institut suédois FOI, près d’une centaine de systèmes russes de guerre électronique avaient été détruits ou capturés avant 2026, d’après les pertes visuellement documentées.

La Russie doit donc produire davantage de brouilleurs pour remplacer ses pertes et couvrir ses installations sensibles.

drone russie

Les bombes UMPK permettent de frapper à distance du front

Les modules UMPK (Universal Module of Planning and Correction) transforment des bombes classiques FAB-250, FAB-500 ou FAB-1500 en munitions planantes guidées.

Le principe est relativement simple. Un ensemble comprenant des ailes déployables, des gouvernes et un système de navigation est fixé sur une bombe existante.

Après son largage, la munition parcourt plusieurs dizaines de kilomètres sans propulsion.

Les premières versions possédaient une portée généralement estimée entre 60 et 70 km. Les variantes UMPK-PD, dotées d’ailes améliorées, peuvent atteindre environ 100 à 120 km dans des conditions favorables.

Leur guidage combine navigation inertielle et corrections satellitaires, notamment grâce aux antennes antibrouillage Kometa.

Il faut distinguer ce fonctionnement d’un véritable guidage à distance : les UMPK documentées suivent principalement des coordonnées programmées. Un pilotage continu par un opérateur ou une capacité générale de changement de cible en vol ne sont pas établis.

Leur avantage économique est considérable. Le Joint Air Power Competence Centre estime le coût d’un module standard à environ 20 000 dollars, hors bombe et intégration.

Les Su-34 constituent les principaux vecteurs de ces munitions. D’autres appareils, notamment les Sukhoi Su-30 et certains Su-24, peuvent également emporter différentes bombes guidées russes.

Le Su-57 progresse mais reste produit en quantités limitées

Le programme Sukhoi Su-57 Felon montre les difficultés rencontrées par l’industrie aéronautique russe.

En 2019, Moscou avait commandé 76 chasseurs de cinquième génération, avec un objectif de livraison fixé à 2028.

La production se poursuit à l’usine de Komsomolsk-on-Amur. Rostec a annoncé une nouvelle livraison le 24 septembre 2026, sans préciser le nombre d’appareils concernés.

Les estimations divergent fortement.

Le centre russe CAST évoque 48 Su-57 produits entre 2020 et 2025, tandis que le Royal United Services Institute britannique évaluait la flotte à environ 20 appareils fin 2025.

Ces écarts révèlent l’absence de données publiques permettant de vérifier précisément les cadences industrielles.

Le développement des nouveaux moteurs et de l’avionique reste complexe. Le Su-57 utilise encore principalement le moteur AL-41F1, tandis que les nouvelles motorisations poursuivent leurs essais.

La Russie continue donc de développer son chasseur furtif, mais sa production à grande échelle demeure incertaine.

Le drone S-70 Okhotnik-B reste confronté à des difficultés techniques

Le S-70 Okhotnik-B constitue l’autre grand programme aéronautique russe dont la montée en cadence tarde à se concrétiser.

Développé par Sukhoi, cet appareil sans pilote possède une configuration d’aile volante destinée à réduire sa signature radar.

Son premier vol remonte à août 2019. Il devait notamment opérer avec le Su-57 comme plateforme de reconnaissance et de frappe collaborative.

Le 5 octobre 2024, un S-70 s’est écrasé près de Kostiantynivka, dans l’est de l’Ukraine, après avoir été vraisemblablement abattu par un avion russe accompagnateur.

Les circonstances exactes de cette destruction restent partiellement incertaines. Elle a néanmoins exposé la vulnérabilité d’un programme encore expérimental.

L’analyse ukrainienne des débris a également révélé des composants produits par Analog Devices, Texas Instruments, Infineon et STMicroelectronics.

En octobre 2026, aucune production opérationnelle en grande série du S-70 n’est publiquement confirmée.

Les sanctions et les frappes ukrainiennes fragilisent l’industrie russe

La Russie possède encore des capacités industrielles importantes. Les sanctions occidentales compliquent toutefois l’approvisionnement en semi-conducteurs, équipements optiques, machines-outils de précision et composants aéronautiques.

Selon Chatham House, l’industrie russe reste dépendante de fournisseurs étrangers pour plusieurs technologies avancées.

Moscou contourne une partie de ces restrictions grâce aux importations parallèles, aux intermédiaires commerciaux et aux approvisionnements chinois.

Ces solutions permettent de maintenir la fabrication, mais elles peuvent augmenter les coûts, allonger les délais et compliquer le contrôle qualité.

La question de la dissimulation industrielle se pose également. Les Russes dispersent certains stocks, camouflent leurs équipements et renforcent la protection des installations sensibles. Rien ne démontre cependant un transfert général des chaînes de production aéronautique vers des sites clandestins.

Les frappes ukrainiennes atteignent désormais les bases et les usines

Les attaques ukrainiennes aggravent ces contraintes.

Le 4 octobre 2026, le Security Service of Ukraine a revendiqué des frappes contre un Su-35 et un Su-34 sur la base de Khanskaya, située à environ 500 km du territoire ukrainien.

Le 15 octobre, Kyiv a annoncé avoir endommagé six Su-34M à Borisoglebsk. Reuters a vérifié des images satellitaires montrant des destructions sur la base, sans pouvoir confirmer indépendamment l’état de chaque appareil.

Les installations industrielles sont également visées. En septembre, l’Ukraine a revendiqué une frappe contre l’usine optomécanique d’Azov, qui produit notamment des équipements destinés aux missiles guidés.

Selon la Konrad-Adenauer-Stiftung, 321 impacts ukrainiens ont été documentés en septembre 2026 sur le territoire russe et dans les zones occupées.

Ces opérations contraignent Moscou à consacrer davantage de moyens à la protection de ses bases, de ses stocks et de ses usines.

La Russie privilégie une puissance de feu durable plutôt que la sophistication

La réorientation russe ne signifie pas un passage général à la défensive.

Sur le front ukrainien, Moscou maintient une pression offensive considérable. Les bombes UMPK servent notamment à détruire des fortifications, perturber les axes logistiques et soutenir les assauts terrestres.

La guerre électronique protège les forces russes, mais elle contribue également à leurs opérations offensives en perturbant les communications et la navigation adverses.

La véritable évolution concerne les priorités industrielles.

Un module UMPK relativement simple peut être fabriqué rapidement. Un Su-57 exige des moteurs complexes, des radars avancés, des matériaux spécifiques et plusieurs années de développement.

Dans une guerre d’attrition, ces différences deviennent déterminantes.

La Russie paraît donc privilégier les équipements capables de produire des effets militaires immédiats, même si cela ralentit la modernisation de son aviation de combat.

Cette stratégie possède une limite : les bombes planantes et les brouilleurs ne remplacent pas les capacités d’un chasseur furtif dans un affrontement contre une aviation moderne.

Moscou peut prolonger sa puissance offensive sans moderniser rapidement sa flotte. Mais cette priorité donnée aux besoins immédiats risque de creuser son retard technologique à long terme.

L’évolution du conflit dépendra désormais autant des capacités ukrainiennes à frapper les infrastructures russes que de la faculté de Moscou à réparer, protéger et renouveler son appareil industriel.