Avec son radar Zaslon, le MiG-31 a appris à « voir » au-dessus du sol et à isoler un missile de croisière. Une prouesse des années 1980.
En résumé
À la fin de la Guerre froide, le problème n’était plus seulement de repérer un bombardier haut dans le ciel. Il fallait aussi détecter une cible petite, basse et rapide, noyée dans le bruit de sol. Le MiG-31 a été conçu pour cette mission. Son radar Zaslon N007 a apporté une vraie capacité look-down/shoot-down, c’est-à-dire la détection et l’engagement d’objets volant à basse altitude malgré l’écho du terrain. L’insolite, souvent cité, est un ordre de grandeur très parlant : une cible de RCS 0,3 m² détectable autour de 65 km. Cette distance varie selon l’angle, l’altitude et le contexte de brouillage, mais elle correspond à ce que l’on obtient en combinant les performances publiées du Zaslon contre une grande cible et l’équation de portée radar. Pour les années 1980, ce n’est pas « un bon radar ». C’est un système pensé pour casser une tactique occidentale : pénétrer bas avec des missiles de croisière et des avions en suivi de terrain.
Le contexte qui a rendu la détection vers le bas si difficile
Un radar d’interception qui regarde vers le bas n’a pas un seul ennemi. Il en a deux.
Le premier est la cible. Une munition de croisière ou un avion en pénétration basse altitude présente une signature souvent modeste, parfois optimisée, et peut exploiter le relief pour masquer sa présence.
Le second est le sol. La terre renvoie un écho radar massif, continu, et variable. Champs, forêts, vagues, bâtiments, relief. Tout renvoie. Cet écho s’appelle le « clutter ». À basse altitude, il devient un rideau lumineux qui peut saturer l’affichage, tromper les algorithmes et masquer une cible réelle.
Dans les années 1960–1970, de nombreux radars de chasse avaient une capacité « look-down » limitée. Ils pouvaient détecter au-dessus d’un fond de ciel. Ils pouvaient aussi, parfois, accrocher une cible basse, mais avec une probabilité dégradée et des distances bien plus faibles. Le saut qualitatif des années 1980 vient d’un trio : puissance, traitement du signal, et modes Doppler mieux maîtrisés.
La logique du MiG-31 et ce qu’il a « résolu » dans la pratique
Le MiG-31 n’est pas né pour faire joli. Il a été conçu comme intercepteur lourd, capable de patrouiller loin, vite, et longtemps, pour protéger des immensités. Mais la vraie rupture est dans la chaîne de détection et de tir : un radar à balayage électronique, une capacité de poursuite multi-cibles, et une doctrine réseau.
Le point crucial est souvent mal compris : la « capacité look-down/shoot-down » n’est pas une option isolée. C’est un ensemble cohérent.
- Un radar doit discriminer un retour cible au milieu d’un retour sol.
- Un calculateur doit trier, stabiliser, et maintenir une piste.
- Un système de tir doit guider des missiles au-delà de la portée visuelle, avec une solution de tir robuste.
Le MiG-31 a été pensé comme un capteur volant, capable de travailler en groupe, et de faire remonter une image de situation à d’autres plateformes. La donnée importe autant que la portée.
Le Zaslon N007, un radar qui jouait dans une autre catégorie
Le radar Zaslon est souvent présenté comme l’un des premiers radars de chasseur produits en série avec antenne à balayage électronique. Techniquement, il s’agit d’un radar à impulsions Doppler avec une antenne PESA (Passive Electronically Scanned Array). L’antenne du Zaslon est grande pour un avion de chasse, environ 1,1 m de diamètre, et son balayage électronique permet de positionner des faisceaux très rapidement, au lieu de déplacer mécaniquement une antenne.
Pourquoi cela compte pour le « look-down » ? Parce qu’un faisceau mieux contrôlé, pointé vite, et exploité par un traitement numérique, améliore plusieurs choses à la fois :
- la capacité à revisiter une cible fréquemment, donc à garder une piste stable ;
- la capacité à faire du tri Doppler et de l’extraction de cible dans un environnement bruité ;
- la capacité à gérer plusieurs cibles et à partager des pistes en groupe.
Le Zaslon est aussi décrit comme très performant contre des cibles à basse altitude, notamment des missiles de croisière.
La physique du « look-down » expliquée sans mystère
Quand le radar regarde vers le sol, deux phénomènes compliquent tout.
Le filtrage Doppler et le tri des vitesses
Un radar Doppler exploite un principe simple : un objet qui se rapproche ou s’éloigne déplace légèrement la fréquence du signal reçu. C’est le fameux décalage Doppler. Le sol, lui, est « globalement fixe » par rapport au radar. Il renvoie donc une énorme masse de retours proches du Doppler zéro.
Une cible basse altitude qui arrive vite a, elle, un Doppler non nul. Le radar peut donc essayer de la séparer du sol en filtrant les vitesses. Plus le traitement du signal est bon, plus la séparation est efficace.
Le piège est connu : si la cible a une composante de vitesse radiale faible (par exemple si elle traverse presque perpendiculairement), son Doppler peut se rapprocher de zéro. Dans ce cas, elle « rentre » dans la zone du clutter. C’est précisément là que les choix de modes, de PRF, et de traitements deviennent déterminants.
La géométrie et la « fenêtre » de visibilité
À basse altitude, la portée n’est pas seulement une question de puissance. C’est aussi une question d’horizon radar et de masquage par le relief. Un missile de croisière à 50–100 m peut disparaître derrière une ride de terrain. Même un radar excellent ne voit pas à travers une colline.
C’est pour cela que le MiG-31 a été pensé pour patrouiller haut et vite : plus l’intercepteur est haut, plus il « voit loin » au-dessus du relief, et plus il peut traiter une menace basse altitude plus tôt.
Le chiffre « 0,3 m² à 65 km » replacé dans une méthode vérifiable
Le chiffre est frappant : une cible de RCS 0,3 m² détectée à 65 km. Pour éviter l’affirmation gratuite, il faut l’encadrer par deux choses : ce que disent les sources ouvertes sur la portée du Zaslon, et ce que dit la physique.
Plusieurs sources ouvertes donnent au Zaslon une capacité de détection d’environ 200 km contre une cible de grande signature (souvent citée autour de 16–19 m² selon les conditions).
Ensuite, on peut utiliser l’équation de portée radar sous une forme simple : la portée maximale varie comme la racine quatrième de la section efficace radar (R ∝ σ^(1/4)). Cela veut dire que réduire la signature par un facteur 10 ne réduit pas la portée par 10, mais par environ 10^(1/4), soit ~1,78.
Si l’on prend une référence de 200 km pour 19 m², et qu’on passe à 0,3 m², on obtient un facteur (0,3/19)^(1/4) ≈ 0,355. 200 km × 0,355 ≈ 71 km. Si l’on prend une référence plus prudente à 180 km, on tombe autour de 64 km. Cet ordre de grandeur colle précisément à la zone « 65 km ».
On trouve aussi une mention explicite, dans une analyse technique largement citée, d’une détection d’un missile de croisière de 0,3 m² à 35 nautical miles, soit environ 65 km.
La conclusion franche est la suivante : 65 km n’est pas un nombre magique. C’est un ordre de grandeur cohérent avec la physique et avec des sources ouvertes, dans des conditions favorables (tête-à-tête, bon Doppler, altitude de l’intercepteur, et environnement électromagnétique gérable). En conditions défavorables, la distance utile peut chuter. En années 1980, atteindre ce niveau en look-down restait remarquable.

La partie « shoot-down » qui dépend autant du missile que du radar
Détecter ne suffit pas. Il faut engager. Le MiG-31 a été associé à des missiles longue portée, dont le R-33, pensé pour l’interception à distance, et intégré à un système multi-cibles (poursuite et engagement de plusieurs pistes). Les chiffres de « track 10, engage 4 » sont souvent cités pour la première génération, avec des évolutions sur des variantes modernisées.
Là encore, il faut être clair : l’engagement d’une cible basse altitude peut être plus difficile que sa détection. Le missile doit conserver une géométrie d’interception viable, et sa propre tête chercheuse doit gérer des retours et un environnement brouillé. Une cible comme un missile de croisière vole bas, parfois en contournement, et peut imposer une fenêtre de tir courte.
Cela explique la logique soviétique : détecter tôt, engager loin, et multiplier les couches de défense. Le MiG-31 n’est pas une solution isolée, c’est une pièce d’un système.
Des exemples concrets de mission « anti-missile de croisière » évoqués publiquement
Les exemples publics sont rares et souvent filtrés. Mais il existe des récits d’essais et de démonstrations où des MiG-31 interceptent des cibles de type missile de croisière, parfois en coopération avec un avion radar type A-50. Un article de presse spécialisée a notamment relayé un test où des MiG-31 auraient tiré sur une cible de type Kh-55, avec une destruction annoncée à très basse altitude.
Ce genre d’exemple ne prouve pas une capacité « garantie » à 65 km sur toutes les conditions. Il montre surtout que l’interception de menaces basses faisait partie du cahier des charges et des scénarios d’entraînement.
Ce que cette prouesse dit de la course technologique des années 1980
Il faut replacer le MiG-31 dans la logique de l’époque : montée en puissance des missiles de croisière, pénétration basse altitude, et recherche de routes qui évitent les radars sol en se collant au relief.
Le pari du MiG-31 a été de prendre de la hauteur et de la portée radar, pour casser cette tactique. Plus un intercepteur voit loin, plus il peut « prendre de vitesse » une munition qui compte sur la surprise. Et plus il peut guider ou partager des pistes, plus il devient un multiplicateur pour l’ensemble de la défense aérienne.
Le message technologique est limpide : la supériorité ne venait pas seulement de la vitesse Mach 2,8 ou de la portée des missiles. Elle venait de la capacité à traiter de l’information en environnement sale.
Les limites qu’il ne faut pas masquer
Même un très bon radar ne supprime pas trois réalités.
- Le relief masque. Si la cible est derrière une crête, elle n’existe pas pour le radar.
- Le clutter n’est pas toujours « filtrable ». Un environnement complexe peut générer des faux échos et des pistes parasites.
- La guerre électronique change les règles. Brouiller, leurrer, saturer, ce n’est pas nouveau. Mais c’est particulièrement pertinent contre une chaîne radar-missile.
Dire que le MiG-31 « résout » le look-down n’est donc vrai que dans un sens précis : il a porté le niveau de performance à un point où la pénétration basse altitude n’était plus une garantie d’invisibilité. Ce n’est pas une promesse d’interception automatique.
Ce qui reste impressionnant aujourd’hui
Ce qui continue de frapper, c’est la cohérence d’un système conçu tôt pour une menace moderne. Antenne large, traitement Doppler, multi-pistes, et philosophie réseau. Dans un monde où les missiles de croisière, les drones et les leurres se multiplient, l’idée fondatrice du MiG-31 reste actuelle : le ciel bas n’est pas un refuge, c’est un environnement de calcul.
Le chiffre « 65 km pour 0,3 m² » vaut surtout comme symbole. Il rappelle qu’au début des années 1980, l’URSS a mis en service un intercepteur dont la puissance radar et le traitement du signal visaient exactement ce que beaucoup redoutaient : une attaque à très basse altitude, difficile à voir, mais pas impossible à stopper.
Sources
- Wikipedia, « Zaslon » (description PESA, modes, portées et capacités multi-cibles).
- Radar Tutorial, « N007 Zaslon » (antenne ~1,1 m, portée instrumentée, capacité de poursuite/engagement).
- Wikipedia, « Mikoyan MiG-31 » (Zaslon, capacités multi-cibles, emploi contre missiles de croisière).
- AusAirPower, C. Kopp, « Flanker Radars in Beyond Visual Range Air Combat » (mention 0,3 m² à ~35 nm ≈ 65 km, discussion de puissance-aperture).
- The Aviationist (2017), essai d’interception d’un missile de croisière attribué au MiG-31 (déclaration MoD citée).
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