Préavis SNCTA fin janvier : comment la grève pèse sur la coordination civil-militaire, la police du ciel et les flux européens, sans stopper les missions.
En résumé
Un préavis de grève de contrôleurs aériens, même limité dans le temps, ne touche pas seulement les passagers. Il change la façon dont on “tient” l’espace aérien français. Or cet espace est un carrefour européen : la DSNA contrôle plus de 3 millions de vols par an et gère près d’un vol européen sur trois. Dans ce contexte, la coordination entre aviation civile et aviation militaire devient plus sensible. Les missions de souveraineté, comme la police du ciel ou la dissuasion, ne s’arrêtent pas. Mais elles doivent cohabiter avec une capacité de contrôle réduite, des priorités arbitrées et une gestion des flux plus restrictive. Le résultat est rarement spectaculaire, mais très concret : plus de contraintes, moins de marges, et une pression qui se déplace vers les cellules de gestion d’espace et de flux, en France et chez EUROCONTROL. Ce sujet est technique. Il est aussi politique, car il met en regard droit social, continuité d’activité et sécurité de l’un des espaces aériens les plus chargés d’Europe.
La grève comme variable de souveraineté aérienne
Il faut être clair. Une grève de contrôleurs n’empêche pas la France de faire de la souveraineté. Elle empêche la France de faire “comme d’habitude”. Et c’est déjà beaucoup.
Dans l’imaginaire collectif, un mouvement social dans le contrôle aérien se résume à des vols annulés. En réalité, le contrôle aérien est une infrastructure de sécurité. Quand sa capacité baisse, l’État doit faire des choix d’arbitrage. Ces arbitrages sont rarement visibles, mais ils existent : quels flux prioriser, quelles zones militaires activer ou réduire, quelles routes ouvrir, quels créneaux retarder.
Le point central, fin janvier, est moins le volume absolu de trafic (hiver) que la rigidité de l’écosystème. L’espace aérien français est un passage obligé pour une partie des liaisons Nord–Sud et Ouest–Est en Europe. EUROCONTROL documente que des mouvements sociaux en France peuvent perturber des milliers de vols par jour à l’échelle continentale, y compris des survols. Lors de la grève française des 3 et 4 juillet 2025, l’impact moyen a été d’environ 3 713 vols retardés par jour (10,7 % des vols) et 1 422 annulations par jour (4,7 %), avec plus d’un million de passagers affectés. Ces chiffres donnent l’ordre de grandeur du levier “France” dans le ciel européen.
La mécanique du contrôle aérien en France, qui fait quoi
La DSNA, la tour de contrôle du ciel civil… et d’une partie du militaire
En France, la navigation aérienne civile est assurée par la DSNA, direction de la DGAC. C’est elle qui opère les CRNA (centres en route), les services d’approche et une grande partie des services d’aérodrome civils. Dans la pratique, une grande part des vols militaires “routiniers” (transits, convoyages, entraînements sous plan de vol) passent aussi, à un moment ou à un autre, dans l’environnement DSNA, parce qu’ils traversent des espaces contrôlés partagés.
La DSNA rappelle elle-même l’échelle : en 2024, elle a été le premier prestataire de navigation aérienne en Europe, avec plus de 3 millions de vols contrôlés. Elle a même enregistré un pic de 11 632 vols en une journée, record européen selon son rapport annuel. Quand ce système ralentit, l’Europe le ressent.
La DIRCAM, la circulation aérienne militaire et l’interface avec le civil
Côté militaire, la France dispose d’une organisation dédiée : la DIRCAM (Direction de la circulation aérienne militaire), rattachée au ministère des Armées. Son rôle est double : fournir des services de circulation aérienne sur des emprises militaires (bases aériennes, zones spécifiques), et organiser l’usage militaire de l’espace aérien en coordination avec le civil.
La DIRCAM est un acteur clé du partage d’espace, parce qu’elle pilote et coordonne l’emploi de zones temporaires, d’axes d’entraînement, et de procédures adaptées aux besoins opérationnels. Elle s’inscrit dans le cadre des règles françaises de circulation aérienne militaire (RCAM) et dans une logique de coordination civilo-militaire documentée au niveau doctrinal.
EUROCONTROL, le niveau européen qui arbitre les flux
Au-dessus du national, il y a la gestion de réseau. EUROCONTROL, via son Network Manager, coordonne la gestion des flux (ATFCM) à l’échelle européenne. Quand la capacité française baisse, le Network Manager impose des régulations, redistribue les routes, et “lisse” la demande en créneaux. C’est une mécanique froide, mathématique, et très efficace… mais qui ne crée pas de capacité supplémentaire. Elle ne fait que répartir la pénurie.
La coordination civils-militaires, le vrai métier de l’ombre
Le principe du “Flexible Use of Airspace”
La France, comme ses voisins européens, applique le concept de gestion flexible de l’espace (FUA). L’idée est simple : l’espace aérien n’est pas “civil” ou “militaire” par nature. Il change de statut selon les besoins, l’heure et la situation. Concrètement, cela passe par des cellules et des procédures qui activent ou désactivent des zones temporaires, et publient l’information via des messages opérationnels (AUP/UUP) et la diffusion aéronautique.
Ce point est décisif en période de grève. Quand la capacité de contrôle baisse, la tentation est de figer l’espace, de réduire les configurations complexes. Or l’activité militaire demande l’inverse : des fenêtres courtes, des zones modulables, parfois des besoins tardifs. La coordination devient plus tendue.
Les espaces et activités qui demandent le plus de synchronisation
Trois familles d’activités créent de la friction quand le système est sous contrainte :
- Les zones temporaires d’entraînement ou d’exercice, qui “mangent” de l’espace au trafic civil, même si elles sont activées intelligemment.
- Les profils à forte dynamique (interceptions, mises en place rapides), typiques de la posture de sûreté.
- Les trajectoires et dispositifs de soutien (ravitaillement en vol, intégration multi-appareils), qui demandent une précision de créneaux et de séparations.
En temps normal, cela se gère. En capacité réduite, chaque configuration devient plus coûteuse en charge de travail.
Les missions de souveraineté, un statut particulier mais pas magique
Il faut être franc : dissuasion nucléaire et police du ciel ne se négocient pas comme un vol commercial. Les chaînes de commandement et de conduite des opérations sont faites pour continuer. Mais elles dépendent toujours d’un espace aérien sûr et d’une information fiable. La souveraineté n’annule pas la physique, ni la sécurité.
En pratique, lors de contraintes fortes, on observe généralement un effet de compensation : on protège les missions critiques et on compresse le reste. Ce “reste”, ce sont souvent des activités de routine, d’entraînement non prioritaire, ou des repositionnements qui peuvent être décalés. Cela se traduit par moins de souplesse, pas par un arrêt.

Les effets concrets d’un mouvement social sur le ciel français
Le service minimum réduit la capacité, pas le risque
En France, le contrôle aérien applique des dispositifs de continuité et des niveaux de service minimum. Mais un service minimum, c’est une capacité minimale, pas une capacité normale. La conséquence directe est l’augmentation des régulations et des créneaux, donc la réduction du nombre de vols acceptés par heure dans certains secteurs.
Pour l’aviation civile, l’effet est connu : annulations préventives, retards, déroutements, et survols pénalisés. Les données EUROCONTROL sur juillet 2025 illustrent ce mécanisme à grande échelle : plusieurs milliers de vols retardés et plus d’un millier annulés par jour de grève, avec un effet domino sur la ponctualité du réseau.
La coordination militaire devient plus “lourde” et plus restrictive
Côté militaire, l’impact est indirect, mais réel :
- Les dépôts de plans de vol et les créneaux deviennent plus sensibles.
- Les activations de zones temporaires peuvent être réduites, raccourcies, ou déplacées pour limiter la complexité.
- Certaines activités d’entraînement peuvent être reprogrammées pour éviter les heures et secteurs critiques.
- La coactivité civil-militaire demande plus de coordination humaine, au moment même où les effectifs de contrôle sont sous tension.
Ce n’est pas spectaculaire. Mais c’est une perte de flexibilité opérationnelle, et donc un coût. Un système aérien qui “tient” se mesure aussi à sa capacité à absorber l’imprévu. Or une grève réduit précisément cette capacité d’absorption.
L’Europe paie la facture de la centralité française
Là, il n’y a pas de débat : la France est un pivot. Son espace aérien est sur la route de nombreux flux qui ne font que traverser le pays. Quand la capacité française baisse, les routes alternatives se chargent, les temps de vol augmentent, la consommation de carburant suit, et la ponctualité s’effondre en cascade.
EUROCONTROL a aussi montré, sur d’autres épisodes, que des mouvements sociaux en France peuvent impacter une part très significative des vols européens. Ce n’est pas une opinion. C’est un fait de réseau : un goulot central perturbe l’ensemble.
Les acteurs qui “supervisent” vraiment, et pourquoi la réponse n’est pas simple
La question “qui supervise au final” appelle une réponse nuancée.
- La DSNA assure l’exploitation des services de navigation aérienne civils en France, et porte la responsabilité de sécurité associée dans son périmètre.
- La DIRCAM organise et fournit les services de circulation aérienne militaire, et pilote une partie de l’architecture d’espace et de coordination côté Armées.
- EUROCONTROL Network Manager supervise la cohérence du réseau européen, mais ne remplace pas un prestataire national. Il régule les flux, il ne contrôle pas l’avion.
En clair, personne ne “commande” seul. Tout repose sur des règles, des coordinations et des interfaces. En temps normal, ce modèle est robuste. En crise sociale, il devient un système sous contrainte, où chaque acteur défend une priorité légitime : sécurité, continuité, souveraineté, économie.
Les points durs qui risquent de revenir, même après la grève
On peut espérer qu’un mouvement social fin janvier soit évité, raccourci ou contenu. Mais le sujet de fond reste.
Première réalité : la navigation aérienne française porte une charge européenne disproportionnée. La DSNA elle-même souligne qu’elle contrôle une fraction majeure des vols en Europe. Tant que cette centralité existe, chaque tension sociale devient une question européenne.
Deuxième réalité : la cohabitation civil-militaire est de plus en plus exigeante. Les contraintes géopolitiques, les fermetures d’espaces à l’Est, et la densité de trafic poussent déjà le système à ses limites. Ajouter une réduction de capacité, même temporaire, c’est réduire la marge.
Troisième réalité : le débat public simplifie trop. Dire “les militaires passent quoi qu’il arrive” est faux. Dire “la grève met la souveraineté à l’arrêt” est faux aussi. La vérité est entre les deux : les missions continuent, mais l’architecture de coordination devient plus fragile, plus coûteuse, et plus restrictive.
Et c’est précisément ce qui devrait intéresser le lecteur : ce qui ne se voit pas, mais qui fait tenir l’ensemble.
Sources
EUROCONTROL, Impact of the French ATC strike of 3 & 4 July 2025 on European Aviation, 10 juillet 2025
EUROCONTROL, Impact of ATM related strikes on the European ATM network, 2023
DSNA (DGAC), Rapport annuel DSNA 2024 (édition publiée en 2025)
Ministère des Armées / DSAÉ / DIRCAM, documents et instructions relatifs à la circulation aérienne militaire (RCAM et instructions DSAÉ-DIRCAM)
IRSEM / CICDE, Doctrine interarmées DIA-3.3.5, Gestion de l’espace aérien (document doctrinal)
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