Rostec revendique une production accélérée de Su-34 et Su-35. Derrière le slogan «24/7», l’arme clé reste la bombe planante guidée et ses effets en Ukraine.
En résumé
Le 25 janvier, des déclarations officielles russes ont mis en avant une production « continue » de Su-34 et Su-35 pour compenser les pertes et maintenir la pression en Ukraine. Le message vise autant l’industrie que la psychologie stratégique : montrer que les sanctions ne cassent pas le rythme. Sur le terrain, la clé n’est pas seulement l’avion, mais la munition. La Russie s’appuie massivement sur des bombes planantes équipées de kits de guidage, capables de frapper à distance sans exposer l’appareil au cœur de la défense sol-air ukrainienne. Le Su-34 sert de porteur robuste et endurant, tandis que le Su-35S protège l’ensemble par sa supériorité air-air et ses capteurs longue portée. L’expression « IA-guidée » est souvent un raccourci : la plupart des kits restent basés sur navigation inertielle et satellite, renforcée contre le brouillage. La combinaison avion + kit bon marché crée une arme d’attrition et de saturation, difficile à neutraliser à grande échelle.
La communication de Rostec et la réalité derrière le « 24/7 »
Le choix des mots n’est pas neutre. Affirmer un cycle de production production 24/7 sert trois objectifs. D’abord, rassurer le ministère de la Défense russe sur la capacité à remplacer les cellules perdues au combat. Ensuite, envoyer un signal aux partenaires et rivaux : la Russie prétend tenir une guerre longue, malgré l’isolement technologique. Enfin, protéger la crédibilité de Rostec et de sa filiale UAC, qui doivent démontrer que la base industrielle reste capable de livrer des avions de combat en volume.
Dans les faits, la cadence exacte est difficile à vérifier, car Moscou ne publie plus de chiffres détaillés. En revanche, plusieurs jalons publics confirment un rythme de livraisons soutenu. Fin 2025, Rostec et UAC ont communiqué sur des lots de Su-34 remis à l’armée et sur un bilan « record » de production de chasseurs en 2025, avec préparation du plan 2026. Le terme « 24/7 » doit donc être lu comme un slogan de mobilisation industrielle. Il décrit une organisation en équipes successives, des chaînes qui tournent au maximum, et une priorité donnée au militaire sur le civil.
Ce qui compte, au-delà du chiffre, c’est l’arbitrage stratégique : la Russie privilégie les plateformes immédiatement utiles en Ukraine, plutôt qu’un saut quantitatif sur des programmes plus complexes et coûteux. Le couple Su-34 / Su-35S répond exactement à cette logique.
Le duo Su-34 et Su-35S, colonne vertébrale de l’aviation tactique russe
Le Su-34, un bombardier tactique conçu pour encaisser
Le Su-34 n’est pas un chasseur polyvalent classique. C’est un bombardier tactique moderne, reconnaissable à son cockpit côte à côte, pensé pour les frappes air-sol dans un environnement contesté. Sa valeur en Ukraine tient à trois éléments simples.
D’abord, sa capacité d’emport. On parle d’une charge utile maximale d’environ 8 tonnes, avec une large panoplie de bombes et missiles. Ensuite, son endurance. Son rayon d’action et sa capacité à voler loin de sa base offrent de la flexibilité pour traiter des cibles sur plusieurs axes. Enfin, sa survivabilité : cellule robuste, contre-mesures, et profils de mission qui évitent de pénétrer trop profondément les bulles sol-air.
Dans la guerre actuelle, le Su-34 est surtout devenu un « camion à munitions guidées ». Il vole relativement haut, libère des bombes à distance, puis se retire. Il capitalise ainsi sur la munition, pas sur l’audace du profil.
Le Su-35S, le garde du corps air-air et le radar de la formation
Le Su-35S est l’autre pilier. Cet appareil est d’abord un chasseur de supériorité aérienne, avec une avionique modernisée, un radar puissant et une grande manœuvrabilité. Dans le dispositif russe, il sert à deux choses.
Première fonction : protéger les porteurs (Su-34, mais aussi Su-30SM ou Su-57 ponctuellement) contre l’aviation ukrainienne. Même si les engagements directs restent limités, la présence d’un Su-35S change le calcul tactique.
Deuxième fonction : étendre la bulle de détection et d’engagement. Rostec a même mis en avant des frappes à « plusieurs centaines de kilomètres », ce qui relève davantage du discours que d’une portée systématique en situation réelle. Mais cela rappelle un point : la Russie mise sur la distance, la détection précoce, et l’attrition progressive, plutôt que sur la pénétration en profondeur à haut risque.
Cette logique explique pourquoi Moscou insiste sur la production de Su-35S. L’avion devient l’outil de contrôle de l’espace aérien, même partiel, au-dessus du front.
La « glide bomb IA-guidée », un terme qui mélange technique et marketing
Le sujet qui compte vraiment n’est pas le Su-34 ou le Su-35S pris isolément, mais la munition. La Russie a transformé un stock massif de bombes non guidées en armement de précision à coût réduit grâce aux kits UMPK.
Le principe du kit : transformer une bombe « bête » en munition guidée
Un kit de ce type ajoute généralement trois briques :
- une aile déployable pour augmenter la portée en plané
- un module de guidage et de navigation
- des surfaces de contrôle arrière pour corriger la trajectoire
Le résultat est simple : une bombe classique (FAB-250, FAB-500, voire plus lourd) devient une bombe planante capable d’être larguée hors de la zone la plus dangereuse. Les ordres de grandeur souvent observés dans des analyses ouvertes parlent de distances typiques d’environ 40 à 60 km, selon l’altitude et la vitesse au largage, avec des variantes et évolutions possibles.
C’est précisément ce qui intéresse Moscou. Une bombe planante permet d’atteindre une cible tactique sans payer le prix d’un missile de croisière, et sans risquer l’avion au plus près du front.
Pourquoi parler d’« IA-guidée » est souvent trompeur
Dans la majorité des cas documentés, le guidage repose sur une combinaison navigation inertielle + signaux satellite (GLONASS/GPS selon terminologie). Le saut technologique concerne surtout la résistance au brouillage, la qualité des antennes, et les algorithmes de correction de trajectoire.
L’« intelligence artificielle » peut exister à la marge, sous forme d’optimisation automatique de trajectoire ou de meilleure gestion des perturbations. Mais il ne s’agit généralement pas d’une munition « intelligente » au sens d’un autodirecteur à imagerie qui reconnaît une cible comme le ferait un missile haut de gamme. L’expression « IA-guidée » sert donc souvent à moderniser le récit, à impressionner, et à suggérer une supériorité technologique.
Le fait brutal est ailleurs : même sans IA spectaculaire, une munition guidée à bas coût crée une pression permanente sur un front long de plusieurs centaines de kilomètres.

L’emploi en Ukraine, une arme de rythme et de démolition
Une logique d’attrition plutôt que de percée instantanée
Les bombes planantes sont avant tout une arme d’usure. Elles servent à détruire des positions fixes : tranchées, bâtiments utilisés comme points d’appui, dépôts, carrefours logistiques, ponts légers, zones de regroupement. Leur avantage est d’être « assez précises » pour frapper utilement, et assez nombreuses pour être utilisées chaque jour.
Des estimations OTAN ou analyses militaires ouvertes indiquent une consommation très élevée. Un document du JAPCC évoque une montée vers environ 3 500 bombes UMPK par mois au début 2025, soit plus de 100 par jour. Cette cadence n’est pas un détail : elle explique pourquoi l’Ukraine peut perdre du terrain sans effondrement, mais en subissant une érosion continue de ses positions.
Cette arme ne gagne pas la guerre seule. Mais elle rend chaque mouvement plus coûteux. Et elle impose à l’adversaire un choix pénible : soit rester enterré et se faire frapper, soit bouger et s’exposer à la détection.
Le rôle des Su-34 et Su-35S dans ce schéma
Le Su-34 délivre, le Su-35S couvre. Cette complémentarité permet de frapper sans entrer dans la zone de destruction maximale des systèmes occidentaux livrés à l’Ukraine. C’est une tactique de « frappe à distance de sécurité ». Elle ne garantit pas l’invulnérabilité, mais elle réduit le risque.
C’est aussi la raison pour laquelle la Russie a intérêt à maintenir la production. Perdre un Su-34 coûte cher en équipage et en cellule, mais perdre le rythme de frappes coûte encore plus cher en initiative opérationnelle.
Les limites et les réponses ukrainiennes
L’Ukraine dispose de systèmes performants, mais en quantité limitée. Un missile sol-air moderne est coûteux et rare. Tirer un intercepteur de grande valeur sur une bombe planante relativement bon marché est un problème économique classique : on gagne la bataille du jour, mais on s’épuise.
L’autre limite est le brouillage GNSS. Si l’Ukraine perturbe efficacement le guidage satellite, la précision chute. Mais la Russie s’adapte : amélioration des antennes anti-jam, combinaisons de guidage, salves plus nombreuses, et choix de cibles « larges » où une précision parfaite n’est pas indispensable.
Résultat : la bombe planante devient une menace constante, même quand elle n’est pas chirurgicale.
Le remplacement des pertes, une course industrielle sous sanctions
La Russie a subi des pertes significatives d’avions de combat depuis 2022, documentées par des sources OSINT. Les chiffres varient selon les méthodes, mais la tendance est connue : les Su-34 ont été particulièrement exposés, car ils sont en première ligne de la frappe. Cette attrition explique la communication agressive sur la production.
Rostec, UAC et leurs usines doivent aussi gérer un autre problème : les composants. Plusieurs enquêtes ont montré la présence de pièces occidentales dans des avions russes récents, malgré les restrictions. Cela ne veut pas dire que les avions ne peuvent plus sortir. Cela signifie que la chaîne d’approvisionnement est sous tension, plus chère, plus lente, et parfois plus risquée.
C’est là que le discours « 24/7 » prend un autre sens : il indique que l’État accepte de payer le surcoût industriel, de réorganiser les équipes, et de prioriser la production militaire, même si cela dégrade d’autres secteurs.
Ce que cette séquence annonce pour 2026, côté russe et côté européen
Le message de Rostec est clair : Moscou veut convaincre qu’elle peut durer. Le duo Su-34 / Su-35S, associé aux bombes planantes guidées, correspond à une guerre de masse et de distance. C’est un modèle brutal, mais cohérent.
Pour les Européens, la leçon est froide. La défense aérienne redevient un enjeu central, non seulement contre les missiles, mais contre une « pluie » de munitions guidées à bas coût. Il faut des intercepteurs, mais aussi des radars, de la guerre électronique, de la dispersion logistique, et des capacités de frappe contre les bases de lancement.
Le paradoxe est que l’arme la plus décisive ici n’est pas un avion de cinquième génération. C’est un kit qui transforme une bombe soviétique en munition guidée moderne. La guerre industrielle ne se joue pas seulement sur la sophistication. Elle se joue sur la cadence quotidienne, la capacité à produire, livrer, et recommencer.
Et si 2026 confirme cette trajectoire, la question ne sera pas seulement “qui a le meilleur avion ?”, mais “qui peut tenir le tempo le plus longtemps ?”.
Sources
Rostec – UAC Delivered a Batch of the Su-34 to the Russian Aerospace Force (10 Dec 2025)
Rostec – UAC Delivered Another Batch of the Su-34 for the Russian Air Force (15 Sept 2025)
TASS – This year’s final batch of Su-35S fighters delivered to Russian Defense Ministry — Rostec (24 Dec 2025)
Interfax – “Rostec” said 2025 was record year for combat aircraft output (25 Dec 2025)
RBC – “Rostec” called 2025 record year for combat aircraft production (25 Dec 2025)
JAPCC – Countering Russia’s Glide Bomb Warfare in Ukraine (2025)
European Security & Defence – Blood and dust: The rise of Russia’s glide bombs (15 Jul 2025)
Long War Journal – New footage confirms Russia using UMPK guidance kits on large bombs (2024-2025)
Business Insider – UAC aims to increase fighter output by 30% by 2030 while cutting managers (Jun 2025)
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