La Royal Air Force admet la fin de la suprématie aérienne. Préparation insuffisante, guerre de haute intensité et lacunes capacitaires face à la Russie et à la Chine.

En résumé

À la fin de l’année 2024, une déclaration inhabituelle a marqué un tournant stratégique. Sir Richard Knighton, chef d’état-major de la Royal Air Force, a reconnu publiquement que l’ère de la suprématie aérienne occidentale était révolue. Selon lui, la RAF a passé près de vingt-cinq ans à se préparer à des conflits asymétriques, faiblement contestés, comme les Balkans, l’Irak ou l’Afghanistan. Cette orientation a façonné ses flottes, ses doctrines et son entraînement. Or, face à des adversaires étatiques comme la Russie ou la Chine, capables de contester l’espace aérien par des moyens avancés, cette préparation apparaît désormais insuffisante. La guerre de haute intensité impose des exigences radicalement différentes : résilience, masse, endurance, survivabilité et intégration multi-domaines. La RAF conserve des compétences de haut niveau, mais elle n’est plus « match fit » pour un affrontement prolongé contre un ennemi technologiquement équivalent. Ce constat lucide soulève une question centrale : que manque-t-il réellement à la RAF pour affronter un conflit moderne de haute intensité ?

L’aveu stratégique d’une rupture doctrinale

La déclaration de Sir Richard Knighton n’est pas un effet de langage. Elle constitue un aveu stratégique rare dans le discours militaire occidental. Depuis la fin de la guerre froide, les forces aériennes européennes ont opéré dans un environnement largement permissif. La supériorité aérienne était supposée acquise dès les premières phases d’un conflit.

La RAF s’est donc structurée autour de missions de police du ciel, d’appui aérien rapproché et de frappes de précision contre des adversaires dépourvus de défense aérienne intégrée moderne. Cette logique a profondément influencé les choix capacitaires. Le nombre d’appareils a diminué. La priorité a été donnée à la qualité technologique plutôt qu’à la masse.

Knighton reconnaît aujourd’hui que cette orientation a créé une forme de dépendance conceptuelle. Les forces ont été optimisées pour des conflits qui ne représentent plus la norme stratégique émergente.

La fin de la suprématie aérienne comme réalité opérationnelle

La suprématie aérienne ne signifie pas simplement posséder de meilleurs avions. Elle suppose la capacité à contrôler durablement l’espace aérien face à un adversaire qui cherche activement à le contester.

Or, la Russie et la Chine ont investi massivement dans des systèmes de déni d’accès et d’interdiction de zone. Les réseaux de défense sol-air modernes, combinés à des capteurs longue portée, des missiles hypersoniques et des capacités de guerre électronique, rendent toute pénétration aérienne risquée.

Dans ce contexte, la RAF ne peut plus présumer d’une liberté d’action immédiate. Chaque mission devient un acte contesté, nécessitant une coordination étroite entre capteurs, effecteurs et moyens de protection.

Cette évolution remet en cause des décennies de planification fondée sur la supériorité technologique occidentale.

La guerre de haute intensité comme rupture capacitaire

La guerre de haute intensité impose des contraintes très différentes de celles rencontrées en Afghanistan ou en Irak. Elle se caractérise par la densité des menaces, la rapidité des engagements et l’attrition.

Dans un tel conflit, les pertes sont attendues. Les bases aériennes sont ciblées. Les satellites sont menacés. Les communications sont brouillées. Les stocks de munitions s’épuisent rapidement.

Les opérations aériennes ne se jouent plus sur quelques sorties quotidiennes très précises, mais sur la capacité à soutenir un rythme élevé sur la durée. Cela suppose des réserves importantes, une logistique robuste et une capacité industrielle réactive.

La RAF, comme beaucoup de forces européennes, a réduit ses stocks pour des raisons budgétaires. Dans un scénario de haute intensité, certaines estimations montrent que des munitions clés pourraient être consommées en quelques jours seulement.

Les lacunes structurelles de la Royal Air Force

La première faiblesse identifiée concerne la masse critique. La RAF aligne aujourd’hui environ 140 avions de combat réellement disponibles, toutes flottes confondues. Ce volume est faible face aux besoins d’un conflit prolongé.

La deuxième lacune touche la résilience des bases. Les infrastructures britanniques n’ont pas été conçues pour opérer sous menace balistique ou de drones de saturation. La dispersion des moyens reste limitée.

La troisième faiblesse concerne les capacités de suppression des défenses aériennes ennemies. La RAF dépend largement de partenaires pour certaines missions de pénétration lourde, notamment en profondeur.

Enfin, la question des stocks est centrale. Les munitions air-air longue portée, les missiles de croisière et certains capteurs critiques sont disponibles en quantités limitées. Or, la haute intensité consomme vite, très vite.

Royal Air Force

L’entraînement façonné par des conflits permissifs

Pendant plus de deux décennies, l’entraînement des pilotes britanniques s’est concentré sur des scénarios où la menace aérienne adverse était faible, voire inexistante. Les missions se déroulaient avec une supériorité informationnelle quasi totale.

Cela a permis d’atteindre un niveau élevé de précision et de coordination interarmées. Mais cela a aussi réduit l’exposition à des environnements fortement contestés.

Knighton souligne que les équipages doivent réapprendre à opérer dans un espace aérien saturé de menaces, avec des pertes potentielles et une dégradation des systèmes. Cette transition nécessite du temps, des exercices complexes et coûteux, ainsi qu’un changement culturel profond.

La dépendance technologique et informationnelle

Un autre point sensible concerne la dépendance aux systèmes numériques et spatiaux. La RAF s’appuie largement sur des réseaux de communication, de navigation et de renseignement sophistiqués.

Dans une guerre de haute intensité, ces systèmes deviennent des cibles prioritaires. La perte temporaire du GPS, la dégradation des liaisons de données ou la saturation des réseaux peuvent paralyser des opérations entières.

La capacité à continuer à combattre en mode dégradé est aujourd’hui insuffisamment développée. Les doctrines occidentales ont longtemps supposé une supériorité informationnelle constante, hypothèse désormais fragile.

La comparaison avec la Russie et la Chine

La Russie et la Chine ont tiré des enseignements différents. Elles ont investi dans la redondance, la dispersion et la robustesse. Leurs doctrines intègrent explicitement l’attrition et la contestation permanente.

La Chine, en particulier, développe une approche intégrée mêlant aviation, missiles, cyber et spatial. L’objectif n’est pas seulement de détruire l’adversaire, mais de désorganiser son système de combat.

Face à ces approches, la RAF dispose d’atouts technologiques indéniables, mais souffre d’un déficit de volume et de profondeur stratégique.

Les implications pour l’OTAN et le Royaume-Uni

L’aveu de la RAF a des implications qui dépassent le cadre national. Le Royaume-Uni est un pilier de l’OTAN en Europe. Ses capacités aériennes sont souvent considérées comme un multiplicateur de force pour l’Alliance.

Reconnaître une insuffisance de préparation à la haute intensité revient à poser la question de la crédibilité collective. Si plusieurs forces européennes partagent les mêmes fragilités, la dissuasion globale s’en trouve affaiblie.

Pour Londres, cela implique des choix difficiles. Augmenter les effectifs, reconstituer des stocks, durcir l’entraînement et investir dans la résilience nécessitent des budgets soutenus sur le long terme.

Une remise à plat stratégique encore incomplète

La RAF a engagé des réflexions profondes. Des exercices plus réalistes, une attention accrue à la survivabilité et une coopération renforcée avec les alliés sont en cours.

Mais le diagnostic posé par Sir Richard Knighton montre que la transformation sera longue. Elle ne se résume pas à l’achat de nouveaux avions ou de nouvelles technologies. Elle implique une révision complète des hypothèses de combat.

La suprématie aérienne n’est plus un point de départ. Elle devient un objectif incertain, à reconquérir en permanence. Cette réalité oblige la RAF à repenser son rôle, ses moyens et sa place dans les conflits du XXIe siècle.

Sources

Royal Air Force – Discours et interventions publiques du Chef d’état-major
UK Ministry of Defence – Defence Command Papers
Rapports parlementaires britanniques sur la préparation militaire
Études OTAN sur la guerre de haute intensité et la supériorité aérienne

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