Après le verrouillage de Starlink côté russe, Moscou teste des ballons relais « 5G » pour combler un vide capacitaire. Pari technique ou rustine ?
En résumé
La Russie a perdu un avantage discret mais devenu central sur le front : l’accès « illégal » à Starlink via des terminaux de contrebande. La mise en place d’une whitelist et la désactivation d’équipements soupçonnés d’être entre des mains russes ont créé un trou immédiat dans les liaisons de données. Ce choc touche la coordination tactique, la conduite des feux, et surtout l’écosystème des drones, là où la radio classique est brouillée et où les réseaux terrestres sont fragiles. En réponse, Moscou met en avant Barrage-1, un ballon stratosphérique capable d’emporter 100 kg à 20 km d’altitude, avec l’idée d’un relais 5G NTN pour couvrir de larges zones sans dépendre d’une constellation en orbite. Mais un ballon ne remplace pas un réseau mondial LEO : il faut en déployer beaucoup, accepter une couverture moins stable, et gérer une vulnérabilité militaire réelle. En parallèle, le projet Rassvet de Bureau 1440 promet une alternative nationale, mais son calendrier et son coût laissent penser que la Russie cherche surtout un « pont » technologique, pas une solution définitive.
Le choc Starlink sur le front : une dépendance qui ne disait pas son nom
Depuis 2022, l’Ukraine a montré à quel point un accès Internet haut débit, mobile et relativement durci pouvait transformer la conduite des opérations. Ce n’est pas un détail de confort. C’est une infrastructure de combat : diffusion vidéo des drones, partage de positions, coordination d’artillerie, logistique, et synchronisation des unités dispersées.
Le point clé est la densité et la simplicité : un terminal déployé en quelques minutes, une antenne compacte, et une connectivité qui suit les déplacements. Dans un environnement saturé de guerre électronique, où la radio tactique peut être brouillée ou géolocalisée, disposer d’une liaison de données stable change la donne. The War Zone résume bien l’impact : la restriction d’accès a touché « du commandement au niveau le plus haut » jusqu’aux échanges basiques de données sur l’ensemble du théâtre.
La coupure : ce que SpaceX a réellement bloqué
Le récit « SpaceX coupe la Russie » mérite d’être posé proprement. Starlink n’opère pas officiellement en Russie. Le sujet est celui d’un usage illicite sur le champ de bataille, notamment via des terminaux introduits par des filières de contrebande. Selon The Guardian, Moscou s’appuyait sur « des milliers » de terminaux passés en fraude (souvent via l’Asie centrale), utilisés par des unités russes pour garder la ligne connectée quand les radios étaient trop fragiles ou trop brouillées.
La nouveauté, début février 2026, tient à un mécanisme de contrôle : mise en place d’une liste de terminaux « vérifiés » et désactivation des équipements non conformes. Autrement dit, la solution n’est pas une « coupure géographique » abstraite. C’est un verrouillage opérationnel : si un terminal n’est pas dans la whitelist, il devient muet. The War Zone décrit cette bascule comme un passage à une liste de « verified users » qui a « jeté les troupes russes dans le désarroi ».
Le trou capacitaire russe : quand la radio ne suffit plus
La Russie n’a pas « zéro communications ». Elle dispose de radios, de faisceaux hertziens, de fibre là où c’est possible, et d’un socle satellitaire. Le problème est un problème de performance et d’usage.
- D’abord, la mobilité : une liaison fibre est performante, mais elle se déploie lentement, se coupe facilement, et ne suit pas une unité en mouvement.
- Ensuite, la résilience : les radios et ponts Wi-Fi tactiques sont souvent plus faciles à brouiller, intercepter ou repérer.
- Enfin, la donnée : la guerre des drones et des capteurs exige des flux plus lourds (vidéo, cartographie, commandes, retours capteurs).
Dans ce contexte, Starlink avait fourni aux Russes une « béquille » technologique occidentale, paradoxale mais réelle. Et la perte de cette béquille a un effet mécanique sur des usages très concrets. The War Zone cite, par exemple, l’impact sur les drones et même sur certains véhicules terrestres sans pilote, l’argument étant que des UGV russes auraient dépendu de Starlink pour opérer.
Le pari Barrage-1 : un relais de données porté par ballon
C’est ici qu’arrive Barrage-1. D’après la Foundation for Advanced Studies citée par The War Zone, le système est conçu pour emporter jusqu’à 100 kg de charge utile à 20 km d’altitude. L’idée affichée : tester un équipement de communication « prometteur » en 5G NTN.
TechRadar résume la logique russe : après des revers dans le spatial (et l’effet Starlink), Moscou « parie » sur un réseau de relais par ballons à environ 20 km, avec un talon d’Achille évident : le vent.
La logique technique d’un relais stratosphérique
Un ballon stratosphérique, à 20 km, voit loin. Par simple géométrie, l’horizon radio (ligne de vue) peut dépasser 500 km de rayon dans des conditions idéales. Cela représente une couverture potentielle très large sur le papier, surtout pour relier des unités dans une zone donnée.
Le concept est donc celui d’une « tour cellulaire volante » :
- le ballon embarque des équipements radio (ici, une couche 5G non-terrestre) ;
- les unités au sol se connectent au ballon plutôt qu’à une tour ;
- le ballon renvoie ensuite le trafic vers un point de sortie (passerelle), via un lien retour (radio, micro-ondes, ou satellite).
Le point à comprendre : un ballon ne « crée » pas Internet. Il crée une bulle de connectivité locale. La vraie difficulté est le backhaul (le chemin de sortie), et la capacité à maintenir une couverture régulière.
La manœuvre : rester au bon endroit sans moteur
The War Zone explique que Barrage-1 utiliserait un système de ballast pneumatique pour changer d’altitude et exploiter des couches de vents différents afin de dériver dans une direction voulue, ou de rester sur zone « suffisamment » longtemps. TechRadar insiste sur cette contrainte : le vent complique la couverture soutenue d’une zone comme l’Ukraine.
Cela signifie que la Russie ne cherche pas forcément « un ballon » mais une grappe de ballons, maillés, capables de compenser les dérives et de maintenir une continuité de service.
La vulnérabilité : une cible lente, un émetteur bavard
Un ballon à 20 km n’est pas intouchable. Même s’il peut être difficile à détecter selon sa signature, il reste un objet relativement lent et, surtout, un émetteur. Dès qu’il relaie de la donnée, il « parle » dans le spectre.
The War Zone cite l’idée que des systèmes comme le S-300 peuvent engager des cibles entre 20 et 30 km d’altitude (12 à 19 miles). Le débat n’est pas théorique : « pouvoir engager » ne veut pas dire « engager facilement » un ballon faiblement visible, mais cela rappelle que la plateforme n’est pas sanctuarisée. Et une défense anti-drone ou une interception par drone longue portée n’est pas impossible non plus, surtout si la localisation est facilitée par les émissions.
Les alternatives russes : un calendrier spatial qui ne colle pas avec l’urgence
Face à Starlink, la vraie « symétrie » serait une constellation LEO nationale : couverture large, latence basse, et capacités de maillage inter-satellites. La Russie pousse cette idée avec Rassvet.
Le projet Rassvet de Bureau 1440 : l’option stratégique, pas l’option immédiate
The War Zone indique que le premier lot de 16 satellites haut débit, initialement prévu fin 2025, est reporté à 2026, avec seulement six satellites expérimentaux déjà en orbite pour tester, notamment, des liaisons laser inter-satellites et la compatibilité 5G.
Sur le plan budgétaire, Le Parisien évoque un coût total proche de 5 milliards d’euros, avec 102,8 milliards de roubles (environ 1,1 milliard d’euros) déjà alloués, et 3,7 milliards d’euros supplémentaires sur fonds propres d’ici 2030.
Même si le projet aboutit, il restera loin de l’échelle Starlink à court terme. Pour donner un ordre de grandeur de l’asymétrie, Space.com rapporte qu’en février 2026, le nombre de satellites Starlink actifs dépasse 9 600.
Les satellites GEO et les solutions « parabole » : utiles, mais structurellement limités
Des opérateurs russes comme Gazprom Space Systems disposent de satellites géostationnaires, qui peuvent offrir de la connectivité. Mais la géostationnaire impose une latence élevée et une capacité plus contrainte. The Guardian note que ces solutions existent, mais à petite échelle, avec une couverture et une capacité qui ne rivalisent pas avec Starlink.
Techniquement, la latence n’est pas un détail : une connexion GEO dépasse souvent 600 ms, quand une connexion LEO type Starlink tourne plutôt autour de quelques dizaines de millisecondes. Pour du pilotage à distance, de la vidéo, et des boucles de décision rapides, cela change la qualité d’usage.
Les drones concernés : ce que la perte de Starlink casse vraiment
La question « quels types de drones » ne renvoie pas à une seule famille. Elle renvoie à un système de systèmes.
- Les FPV et quadricoptères tactiques : ils n’ont pas besoin de Starlink pour voler, mais ils dépendent d’une chaîne de décision et de partage de vidéo qui, elle, bénéficie d’un réseau data robuste.
- Les drones de reconnaissance plus lourds : la vidéo longue durée, le relai d’images, et l’exploitation distribuée deviennent plus compliqués quand la donnée circule mal.
- Les drones longue portée et munitions rôdeuses : les liens de planification, de retargeting et de coordination sont pénalisés. The War Zone mentionne l’effet sur des « long-range aerial weapons » et l’ensemble de la guerre des drones.
- Les bricolages offensifs : The Guardian rapporte que des unités russes auraient commencé à installer des terminaux Starlink sur des drones, ce qui améliore la précision et complique la perturbation électronique.
La coupure ne « cloue pas au sol » les drones. Elle dégrade la vitesse, la fiabilité et la coordination. Et dans une guerre d’attrition, ces pertes de rendement finissent par coûter cher.
Le vrai enjeu : la résilience des communications, pas un gadget technologique
Le ballon n’est pas une lubie futuriste. C’est une tentative de résilience, avec une logique budgétaire implicite : créer rapidement une capacité « assez bonne » sans attendre une constellation LEO nationale, coûteuse et lente.
Mais il faut être franc : Barrage-1 ressemble davantage à un pansement intelligent qu’à un remplacement.
- Pour couvrir durablement une large zone, il faut multiplier les plateformes et gérer le maintien sur zone.
- Pour survivre, il faut réduire la détectabilité, protéger la chaîne logistique, et accepter la perte de certains ballons.
- Pour fournir une vraie connectivité, il faut un backhaul robuste, donc… retomber sur du satellite, du faisceau, ou du terrestre.
Au fond, l’épisode Starlink révèle une réalité stratégique : la supériorité ne tient plus seulement aux chars, aux obus ou aux missiles. Elle tient à l’architecture réseau qui relie capteurs, effecteurs et décideurs. Quand cette architecture dépend d’un acteur privé étranger, même indirectement, elle devient une vulnérabilité politique et opérationnelle. La Russie essaie de l’effacer à court terme avec des ballons et à long terme avec Rassvet. L’Ukraine, elle, vient de montrer qu’un simple mécanisme de contrôle d’accès peut faire basculer un segment entier du champ de bataille.
Sources
- The War Zone, « Russia Eyes Balloon Communications System To Fill Massive Gap Left After Losing Starlink », 18 février 2026.
- The Guardian, « Russian military scrambles to find Starlink alternative after access blocked », 9 février 2026.
- TechRadar, « Russia is launching a stratospheric balloon relay network… », 20 février 2026.
- Le Parisien, « Russie : le lancement des satellites Rassvet… », 24 janvier 2026.
- Space.com, « Double delivery: SpaceX sends Starlink satellites… », 17 février 2026 (publication « 4 days ago »).
- UCLouvain, « A First Look at Starlink Performance » (papier, 2022).
- Wikipedia, « Starlink » (section latence GEO/LEO, consulté février 2026).
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