L’abandon du chasseur habité du SCAF fracture la défense européenne et relance la bataille industrielle entre Dassault, Airbus et le F-35.
En résumé
L’abandon de la composante avion de combat habité du SCAF/FCAS marque un échec politique, industriel et militaire pour l’Europe. Lancé en 2017 par la France et l’Allemagne, puis rejoint par l’Espagne, le programme devait préparer le successeur du Rafale et de l’Eurofighter à l’horizon 2040. Son coût total était estimé autour de 100 à 116 milliards d’euros. Le projet n’a pas été tué par une rupture technologique, mais par une incapacité à décider qui commande. Dassault voulait conserver l’autorité de conception sur le chasseur. Airbus, porteur des intérêts allemands et espagnols, voulait un partage industriel plus équilibré. Ce désaccord a révélé une réalité plus profonde : Paris, Berlin et Madrid ne demandaient pas exactement le même avion. La France devra désormais arbitrer entre un programme national coûteux, une prolongation du Rafale et de nouvelles coopérations. L’Allemagne, elle, regarde déjà vers le F-35, Saab ou le programme GCAP.
Le divorce industriel qui enterre le chasseur commun
Le 8 juin 2026, Paris et Berlin ont acté ce que beaucoup d’industriels savaient déjà : le chasseur habité commun du SCAF/FCAS n’avait plus de trajectoire crédible. Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont reconnu l’impossibilité de sortir du blocage entre Dassault Aviation et Airbus. Le mot important est “impossibilité”. Il ne s’agit pas d’un simple retard, ni d’une pause tactique. Les deux groupes n’ont pas trouvé d’accord sur la gouvernance, la propriété intellectuelle, le partage des tâches et l’architecture du futur avion.
La nuance est essentielle. Le SCAF ne disparaît pas totalement comme concept. Certaines briques, comme les drones accompagnateurs, les liaisons sécurisées et le combat cloud, peuvent continuer sous une autre forme. Mais le cœur politique du programme, c’est-à-dire le chasseur habité de nouvelle génération, est abandonné dans sa forme franco-allemande-espagnole. C’est ce chasseur qui devait donner un sens au reste du système.
L’échec est d’autant plus lourd que le programme avait une valeur symbolique. Il devait démontrer que l’Europe pouvait concevoir seule un système aérien de combat de très haut niveau. Il devait aussi préserver les compétences de Dassault, Airbus, Safran, MTU Aero Engines, Thales, MBDA, Indra et de nombreux sous-traitants. Au lieu de cela, il confirme une faiblesse ancienne : l’Europe sait financer des ambitions communes, mais elle peine à imposer une chaîne de commandement unique.
Le programme qui voulait remplacer Rafale et Eurofighter
Le SCAF a été lancé en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel. L’Espagne a rejoint l’initiative en 2019. L’objectif était clair : préparer le remplacement du Rafale français et de l’Eurofighter allemand et espagnol à l’horizon 2040. Le programme devait rester en service plusieurs décennies, probablement jusqu’aux années 2080. Il ne s’agissait donc pas seulement de construire un avion. Il fallait concevoir une architecture complète de combat aérien.
Cette architecture devait reposer sur le New Generation Fighter, un avion de combat habité, furtif, connecté, capable d’opérer avec des drones, des satellites, des avions ravitailleurs, des avions de surveillance, des navires et des systèmes terrestres. Autour de lui, des effecteurs déportés devaient remplir plusieurs missions : brouillage, reconnaissance, saturation des défenses adverses, désignation de cibles ou frappe à distance. Le tout devait être relié par une architecture numérique sécurisée, capable de traiter et de distribuer les données en temps réel.
Cette logique correspond à l’évolution du combat aérien. Un chasseur moderne ne gagne plus seul. Il gagne parce qu’il voit plus loin, partage mieux l’information, coordonne des capteurs multiples et tire avant d’être détecté. L’avion de sixième génération n’est donc pas seulement un avion plus furtif. C’est un nœud de commandement volant, intégré à un réseau de combat.
Le budget estimé, souvent présenté autour de 100 milliards d’euros et parfois évalué à 116 milliards d’euros, reflétait cette ambition. La phase 1B du démonstrateur avait déjà représenté 3,2 milliards d’euros sur environ trois ans et demi. Ce montant n’était qu’un début. Le vrai mur financier devait arriver avec le développement complet, les essais, l’industrialisation, les logiciels, les moteurs, les capteurs, les drones et les mises à jour successives.
La querelle Dassault-Airbus qui a bloqué le NGF
Le conflit central portait sur une question simple : qui tient le manche ? Dassault estimait devoir conserver l’autorité de conception du chasseur. L’argument français reposait sur une compétence historique. Dassault a conçu le Mirage III, le Mirage F1, le Mirage 2000 et le Rafale. L’entreprise maîtrise l’intégration d’un avion de combat complet, de l’aérodynamique aux commandes de vol, en passant par la furtivité, la navalisation, les essais et l’intégration des armements.
Airbus voyait les choses autrement. Le groupe représentait à la fois l’Allemagne et l’Espagne. Il refusait que le programme devienne un avion français financé en partie par Berlin et Madrid. Pour l’Allemagne, le SCAF devait aussi servir à renforcer ses bureaux d’études, ses usines et ses compétences souveraines. Pour l’Espagne, Indra devait préserver un rôle technologique crédible, notamment dans les capteurs et les systèmes.
Le différend était donc plus profond qu’une querelle d’ego. Il opposait deux modèles industriels. Le modèle Dassault repose sur une autorité technique claire, avec un maître d’œuvre qui arbitre. Le modèle Airbus défend une coopération plus répartie, avec des responsabilités distribuées entre pays et industriels. Sur un avion civil, ce modèle peut fonctionner. Sur un avion de combat furtif, nucléaire, naval et hautement classifié, il devient beaucoup plus difficile.
La question du maître d’œuvre
La France voulait un maître d’œuvre fort. Cette position peut sembler brutale, mais elle a une logique technique. Un avion de combat ne se découpe pas comme un projet administratif. Le fuselage, la furtivité, les entrées d’air, la motorisation, les capteurs, les soutes internes, le refroidissement, les communications et les armements forment un ensemble très intégré. Une décision sur la cellule peut modifier la signature radar. Une décision sur le moteur peut modifier le rayon d’action. Une décision sur les capteurs peut imposer de revoir l’architecture électrique.
Un partage industriel trop rigide peut donc ralentir le programme et dégrader le résultat. C’est la crainte de Dassault. L’entreprise ne voulait pas devenir responsable de la performance finale sans contrôler les choix essentiels. C’est une position dure, mais compréhensible.
La question des besoins militaires
Le désaccord venait aussi des besoins opérationnels. La France a des exigences que l’Allemagne n’a pas. Elle doit préserver la dissuasion nucléaire aéroportée. Elle doit aussi pouvoir opérer depuis un porte-avions, avec les contraintes de catapultage, d’appontage, de corrosion marine, de maintenance embarquée et de masse maximale. Le futur porte-avions français, le PANG, doit entrer en service autour de 2038. Il pèsera près de 80 000 tonnes et pourra embarquer environ 30 avions.
L’Allemagne n’a ni porte-avions, ni mission nucléaire nationale autonome. Elle participe à la mission de partage nucléaire de l’OTAN avec des bombes américaines, mais cela ne crée pas le même besoin industriel. Berlin cherche d’abord un appareil compatible avec l’OTAN, capable de défense aérienne, de frappe conventionnelle, de guerre électronique et d’intégration dans des architectures alliées. Ce n’est pas le même cahier des charges.
Les conséquences pour la France
Pour la France, l’abandon du chasseur commun est un choc, mais pas une surprise. Paris se retrouve devant trois options.
La première consiste à prolonger le Rafale beaucoup plus loin que prévu. C’est l’option la plus réaliste à court terme. Le Rafale reste un avion performant, exporté, modernisable et déjà intégré à la doctrine française. Les standards futurs peuvent améliorer ses capteurs, ses communications, sa guerre électronique, ses armements et sa capacité à coopérer avec des drones. Mais cette voie a une limite. Un Rafale modernisé ne deviendra pas totalement un chasseur de sixième génération. Sa cellule, sa furtivité et son architecture générale restent celles d’un avion conçu avant l’ère du combat collaboratif massif.
La deuxième option est un programme national. Techniquement, la France peut le faire. Dassault sait concevoir un avion de combat. Safran sait développer des moteurs militaires. Thales maîtrise les radars et l’électronique. MBDA maîtrise les missiles. Mais financièrement, le sujet est brutal. Un programme complet de sixième génération peut absorber plusieurs dizaines de milliards d’euros avant même la production en série. Or la loi de programmation militaire française est déjà sous tension. La trajectoire révisée doit porter le budget de défense à environ 76,3 milliards d’euros en 2030, soit 2,5 % du PIB. C’est important, mais insuffisant pour tout financer sans arbitrages douloureux.
La troisième option est une coopération plus ciblée. La France pourrait chercher un ou deux partenaires sans recréer une gouvernance paralysante. Les Émirats arabes unis, l’Inde ou d’autres clients du Rafale pourraient être intéressés par certaines briques. Mais une coopération de ce type poserait des questions sensibles : accès aux technologies, contrôle des exportations, financement, dépendance politique et confidentialité nucléaire.

Les conséquences pour Dassault Aviation
Pour Dassault Aviation, l’échec du SCAF est paradoxal. À court terme, il libère l’entreprise d’un partenariat qu’elle jugeait dangereux. Dassault évite de partager trop largement ses savoir-faire critiques et conserve son image de maître d’œuvre naturel du futur avion français. Le groupe peut aussi défendre une stratégie plus cohérente autour du Rafale, dont le carnet d’exportations reste solide.
Mais le risque est réel. Sans financement européen, Dassault devra convaincre l’État français de financer seul ou presque seul un programme extrêmement coûteux. L’entreprise sait construire un avion. Elle ne peut pas inventer un budget public. Si Paris choisit seulement une évolution progressive du Rafale, Dassault préservera son activité, mais pourrait perdre la course symbolique de la sixième génération.
Le second risque concerne les talents. Un grand programme de combat attire les ingénieurs, structure les bureaux d’études et maintient les compétences rares. Sans nouveau chasseur lancé rapidement, certaines équipes pourraient se concentrer sur des évolutions incrémentales plutôt que sur une rupture technologique. Or les ruptures se préparent longtemps avant l’entrée en service.
Les conséquences pour Airbus et l’Espagne
Pour Airbus, l’échec est aussi ambigu. Le groupe perd l’accès direct au cœur du futur chasseur franco-allemand. Mais il gagne une liberté stratégique. Airbus peut désormais pousser une solution allemande, chercher une alliance avec Saab, discuter avec le GCAP ou structurer un projet autour de Team Gen 6. Cette dernière piste réunirait des industriels allemands comme Airbus Defence and Space, MBDA Deutschland, MTU Aero Engines, Hensoldt, Diehl Defence, Liebherr, Autoflug et Rohde & Schwarz.
L’enjeu pour Airbus est existentiel dans le militaire. Le groupe ne veut pas rester cantonné aux systèmes, aux drones et au cloud de combat. Il veut peser dans l’avion lui-même. Mais il part avec une faiblesse : Airbus n’a pas conçu seul un chasseur de combat complet équivalent au Rafale. Son expérience vient surtout de l’Eurofighter, programme partagé avec BAE Systems et Leonardo. Cela ne rend pas Airbus incapable, mais cela rend un leadership allemand plus difficile à imposer.
Pour l’Espagne, la situation est plus délicate. Indra avait un rôle de coordinateur national et devait gagner en crédibilité dans les capteurs, les systèmes et l’intégration. La chute du programme réduit ses perspectives. Madrid devra probablement suivre Berlin ou chercher à préserver une place dans un cadre européen réorganisé. L’Espagne n’a pas la masse industrielle suffisante pour lancer seule un chasseur de sixième génération.
Le pari risqué d’un avion français de sixième génération
Un avion français de sixième génération est possible sur le plan technique. Il serait absurde de prétendre le contraire. La France a déjà conçu seule le Rafale après son retrait du programme Eurofighter dans les années 1980. Cette décision avait été critiquée, puis validée par les faits : le Rafale est aujourd’hui utilisé par la France, l’Égypte, le Qatar, l’Inde, la Grèce, la Croatie, les Émirats arabes unis, l’Indonésie et d’autres clients selon les contrats conclus.
Mais refaire le coup du Rafale ne sera pas simple. Un chasseur de sixième génération coûte plus cher, dépend davantage du logiciel, exige plus de furtivité, plus de puissance électrique, plus de guerre électronique, plus de connectivité et plus de simulation. Il doit aussi fonctionner avec des drones et survivre dans des environnements saturés de radars, de missiles sol-air longue portée, de brouillage et de capteurs spatiaux.
Le vrai problème n’est donc pas “la France sait-elle faire ?”. La bonne question est : “la France peut-elle financer seule un système complet, en nombre suffisant, tout en modernisant la dissuasion, l’armée de terre, la marine, la défense sol-air, les stocks de munitions, l’espace, le cyber et les drones ?” La réponse est beaucoup moins confortable.
Le désavantage européen face aux États-Unis
L’abandon du chasseur commun donne un avantage net aux États-Unis. Washington a déjà attribué à Boeing le contrat d’ingénierie et de développement du F-47, issu du programme NGAD de l’US Air Force. Le F-47 doit remplacer le F-22 et s’intégrer dans une famille de systèmes comprenant drones, capteurs, liaisons de données et capacités de supériorité aérienne avancées.
L’écart n’est pas seulement technologique. Il est aussi industriel et budgétaire. Les États-Unis disposent d’un marché intérieur immense, d’un budget militaire supérieur à celui des Européens réunis, de chaînes de production profondes et d’une culture de programmes classifiés. Ils peuvent financer plusieurs projets en parallèle, absorber des retards, tester des démonstrateurs secrets et produire en séries plus importantes.
L’Europe, elle, risque de fragmenter ses moyens entre plusieurs voies : une solution française, une solution allemande, le GCAP anglo-italo-japonais, des achats de F-35, des modernisations de l’Eurofighter et des évolutions du Rafale. Cette dispersion affaiblit les volumes, augmente les coûts unitaires et retarde les calendriers.
Le danger est simple : les Européens pourraient arriver en 2040 avec plusieurs demi-solutions, pendant que les États-Unis disposeront déjà d’un système cohérent. Dans le combat aérien moderne, le retard logiciel et réseau peut coûter plus cher que le retard aérodynamique.
Le choix allemand entre F-35, Saab et GCAP
L’Allemagne a déjà choisi le F-35 pour remplacer une partie de ses Tornado dans la mission nucléaire de l’OTAN. Berlin a commandé 35 F-35A, avec des livraisons prévues à partir de 2026. Ces avions doivent assurer la capacité allemande à emporter, si nécessaire, des bombes nucléaires américaines B61 stockées en Europe dans le cadre du partage nucléaire de l’Alliance.
La question est désormais de savoir si Berlin ira plus loin. Des discussions ont déjà porté sur une commande supplémentaire de 15 F-35, pour environ 2,5 milliards d’euros selon des informations préparées pour le Parlement allemand. Un achat accru renforcerait l’interopérabilité avec les États-Unis, mais il affaiblirait encore l’idée d’autonomie stratégique européenne. Il donnerait aussi à Lockheed Martin une place plus forte dans la défense aérienne allemande.
À moyen terme, l’Allemagne semble chercher une voie industrielle propre. Trois pistes sont plausibles. La première est une alliance avec Saab, autour d’un successeur du Gripen et de technologies de drones. La Suède a une vraie culture de souveraineté aéronautique, même si son échelle industrielle reste limitée. La deuxième est une entrée dans le GCAP, mené par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon, avec une cible officielle autour de 2035. Mais rejoindre tardivement un programme déjà structuré exige d’accepter des règles fixées par d’autres. La troisième est un projet allemand autour de Team Gen 6. C’est politiquement séduisant, mais techniquement risqué.
Berlin devra donc choisir entre trois priorités incompatibles : aller vite, contrôler le programme ou acheter américain. Il sera difficile d’obtenir les trois.
La défense européenne face au réel
L’abandon du chasseur habité du SCAF n’est pas seulement l’échec d’un programme. C’est une leçon sur la manière dont l’Europe aborde sa défense. Les gouvernements ont voulu afficher une ambition stratégique avant d’avoir réglé les besoins militaires, les règles de gouvernance, le partage des responsabilités et les lignes rouges technologiques. Ils ont fait l’inverse de ce qu’exige un programme d’armement de cette taille.
La France voulait préserver sa souveraineté nucléaire, navale et industrielle. L’Allemagne voulait un retour industriel proportionné à son financement. L’Espagne voulait monter en compétence. Airbus voulait éviter un rôle subalterne. Dassault voulait éviter une dilution de son autorité technique. Tous ces objectifs étaient rationnels. Ensemble, ils étaient incompatibles.
La conséquence est sévère. L’Europe ne manque pas d’ingénieurs. Elle ne manque pas d’industriels. Elle ne manque pas totalement d’argent. Elle manque d’un mécanisme politique capable de trancher. Un avion de combat ne peut pas être gouverné comme un communiqué commun. Il faut un chef, une architecture, un calendrier et un budget. Sans cela, le projet devient une négociation permanente.
Le SCAF devait prouver que l’Europe pouvait construire sa souveraineté aérienne. Il prouve surtout qu’une souveraineté partagée ne fonctionne pas sans hiérarchie acceptée. La France peut encore sauver une partie de son avenir aéronautique si elle décide vite. L’Allemagne peut encore bâtir une alternative si elle clarifie ses besoins. L’Espagne peut encore rester dans la course si elle choisit le bon consortium. Mais l’Europe, elle, vient de perdre du temps. Et dans la guerre aérienne du futur, le temps est une munition.
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