Le département de la Défense américain sélectionne 25 entreprises pour produire en masse des drones jetables à bas coût, une révolution dans la guerre moderne inspirée du conflit ukrainien.
En résumé
Le Pentagone a annoncé le 3 février 2026 la sélection de 25 entreprises qui concourront pour fournir des milliers de drones d’attaque à usage unique à bas coût dans le cadre de son programme Drone Dominance. Cette initiative à 1,1 milliard de dollars vise à produire plus de 200 000 drones d’ici 2027, avec des prix unitaires passant de 5 000 à 2 300 dollars. La première phase, baptisée « Gauntlet », débutera le 18 février à Fort Benning en Géorgie, où des opérateurs militaires testeront les systèmes proposés. Parmi les participants figurent des géants comme Kratos Defense et des start-ups ukrainiennes ayant prouvé leurs capacités au combat. Cette compétition marque un changement radical dans l’approche du Pentagone, privilégiant la rapidité, le volume et le coût plutôt que la sophistication technologique.
La genèse d’un programme stratégique de rupture
Le programme Drone Dominance lancé par le secrétaire à la Défense Pete Hegseth en décembre 2025 découle directement d’un constat stratégique brutal : les forces armées américaines ne peuvent plus se permettre d’utiliser des munitions coûtant des millions de dollars pour détruire des drones ennemis qui ne valent que quelques milliers de dollars. Cette asymétrie du rapport coût-efficacité menace la crédibilité de la dissuasion américaine face à des adversaires capables de saturer les défenses aériennes avec des essaims de systèmes bon marché.
L’initiative s’inscrit dans la continuité d’un décret exécutif signé en juin 2025 par le président Donald Trump visant à améliorer les capacités américaines en matière de drones militaires et commerciaux. Le mémorandum de Hegseth de juillet 2025 avait alors posé les jalons d’une philosophie radicalement nouvelle : « La domination par les drones est autant une course de processus qu’une course technologique. Nous achetons ce qui fonctionne — vite, à grande échelle, et sans délai bureaucratique. La létalité ne sera pas entravée par des restrictions auto-imposées. »
Le conflit ukrainien a servi de laboratoire grandeur nature pour cette nouvelle approche. Depuis quatre ans, Kiev utilise massivement des drones kamikazes bon marché contre l’invasion russe, avec une efficacité qui a surpris les observateurs militaires occidentaux. Selon des analyses récentes, les drones seraient responsables de jusqu’à 75 % des pertes au combat des deux côtés sur le front ukrainien. Des systèmes FPV (first-person view) fabriqués pour environ 400 dollars détruisent régulièrement des chars valant plusieurs millions.
Cette réalité du champ de bataille a forcé le Pentagone à repenser sa doctrine. Le programme Drone Dominance constitue la première tentative de transposer à grande échelle les leçons ukrainiennes dans l’arsenal américain, en misant sur la production de masse plutôt que sur la perfection technologique.
Les vingt-cinq concurrents sélectionnés pour la première manche
La liste des 25 entreprises choisies pour participer à la phase initiale du programme révèle une volonté délibérée de diversifier la base industrielle américaine au-delà des grands contractants traditionnels de la défense. Le Pentagone a opté pour un mélange stratégique entre acteurs établis et nouveaux entrants, entre géants de l’industrie et start-ups agiles.
Parmi les noms reconnus figurent Kratos SRE Inc., filiale de Kratos Defense spécialisée dans les véhicules non pilotés et l’électronique de défense, et Halo Aeronautics. Ces acteurs établis côtoient des entreprises innovantes comme Auterion Government Solutions, ModalAI et Firestorm Labs, qui représentent la nouvelle génération de fabricants de drones portée par le capital-risque de la Silicon Valley.
La présence de deux entreprises ukrainiennes — General Cherry Corp. et Ukrainian Defense Drones Tech Corp. — constitue un signal fort. Ces sociétés apportent une expérience de combat réelle que peu d’autres peuvent revendiquer. General Cherry a notamment indiqué se préparer à présenter une solution complète combinant reconnaissance, détection de cibles et destruction, et envisage de localiser une partie de sa production aux États-Unis ou dans un pays allié pour respecter les exigences du programme.
La liste complète comprend également Anno.Ai Inc., Ascent Aerosystems Inc., DZYNE Technologies, Ewing Aerospace, Farage Precision, Greensight Inc., Griffon Aerospace Inc., Neros Inc., Oksi Ventures Inc., Paladin Defense Services, Performance Drone Works, Responsibly LTD, Swarm Defense Technologies, Teal Drones Inc., Vector Defense Inc., W.S. Darley & Co. et XTEND Reality Inc.
Cette diversité reflète la volonté du Pentagone de transformer son approche industrielle. Comme l’a souligné Amol Parikh, co-directeur général de Doodle Labs qui fournit des modules radio pour sept finalistes, l’industrie des petits drones « était littéralement dans des garages il y a cinq ans » mais opère désormais à « une échelle de production très, très réelle et très importante ».
Le concept de compétition itérative baptisé Gauntlet
Le programme Drone Dominance repose sur une méthodologie radicalement différente des processus d’acquisition traditionnels du Pentagone. L’approche par phases compétitives successives, baptisées « Gauntlet » (le gantlet), vise à accélérer drastiquement les cycles de développement et de production.
La première phase, Gauntlet I, débutera le 18 février 2026 à Fort Benning en Géorgie et se poursuivra jusqu’à début mars. Durant cette période, des opérateurs militaires réels — et non des ingénieurs ou des bureaucrates — piloteront et évalueront les systèmes proposés par les 25 entreprises sélectionnées. Les drones seront testés dans des scénarios opérationnels concrets, notamment des frappes à 10 kilomètres en terrain ouvert et à 1 kilomètre en environnement urbain simulé, avec une charge utile factice minimale de 2 kilogrammes.
À l’issue de cette évaluation, le Pentagone ne retiendra que 12 fournisseurs qui recevront environ 150 millions de dollars de commandes pour livrer des prototypes fonctionnels sur les cinq mois suivants. Le département prévoit que ces 12 entreprises produiront au total 30 000 drones à un prix unitaire de 5 000 dollars.
Les trois phases suivantes feront progressivement diminuer le nombre de fournisseurs de 12 à 5, tout en augmentant les volumes de production et en réduisant les coûts unitaires. L’objectif final : atteindre un prix de 2 300 dollars par drone pour des commandes portant sur 150 000 unités. Le Pentagone mise sur la création d’une demande stable et prévisible qui incitera les industriels à investir dans leurs capacités de production.
Cette approche itérative permet d’ajuster rapidement les exigences techniques et opérationnelles. Les cycles compétitifs d’amélioration seront « mesurés en mois, pas en années », a précisé le département. Cette rapidité contraste radicalement avec les programmes d’armement traditionnels qui s’étalent sur des décennies.
Les objectifs opérationnels et capacités recherchées
Le Pentagone poursuit plusieurs objectifs stratégiques distincts mais complémentaires à travers le programme Drone Dominance. Le premier concerne la capacité à saturer les défenses adverses avec des essaims de drones bon marché, imposant un rapport coût-efficacité favorable aux États-Unis. Un drone à 2 300 dollars qui force l’ennemi à tirer un missile antiaérien à plusieurs centaines de milliers de dollars constitue une victoire économique nette.
Les spécifications techniques recherchées privilégient la simplicité opérationnelle et la robustesse plutôt que la sophistication. Les systèmes doivent pouvoir être déployés par de petites unités avec un entraînement minimal. Le département demande des plateformes capables de transporter au minimum 2 kilogrammes de charge utile — suffisant pour une tête militaire létale — sur des distances de 1 à 10 kilomètres selon le terrain.
La résilience face aux contre-mesures électroniques figure également parmi les priorités. Les drones ukrainiens ont dû évoluer rapidement pour contrer le brouillage russe, développant des capacités de navigation autonome et de verrouillage de cible par intelligence artificielle qui permettent de maintenir la mission même si la liaison de contrôle est coupée. Les candidats américains devront démontrer des capacités similaires.
L’interopérabilité constitue un autre critère essentiel. Les systèmes doivent pouvoir s’intégrer dans les architectures de commandement existantes tout en restant suffisamment modulaires pour évoluer rapidement. Le Pentagone cherche à éviter de créer des îlots technologiques incompatibles entre eux.
L’autonomie logistique représente un dernier enjeu majeur. Les forces déployées doivent pouvoir entretenir, réparer et même assembler partiellement ces drones sur le terrain avec un minimum d’équipement spécialisé. Cette exigence découle directement de l’expérience ukrainienne où la décentralisation de la production et de la maintenance s’est révélée cruciale pour maintenir la pression opérationnelle.
Les économies potentielles et la transformation du modèle économique
Le programme Drone Dominance promet des économies considérables par rapport aux systèmes d’armes traditionnels, mais surtout une transformation radicale du rapport coût-efficacité dans les opérations militaires modernes. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : pour le prix d’un seul missile de croisière conventionnel — environ 1 million de dollars — le Pentagone pourrait acquérir entre 434 et 200 drones selon la phase du programme.
Cette mathématique change profondément les équations tactiques et stratégiques. Selon des analyses du Center for Strategic and International Studies, les drones Shahed russes atteignent leur cible moins de 10 % du temps, mais leur coût estimé entre 20 000 et 150 000 dollars permet à Moscou de les lancer en masse tous les jours, épuisant progressivement les défenses aériennes ukrainiennes qui dépensent des munitions bien plus onéreuses pour les intercepter.
Le Pentagone vise à inverser cette dynamique. En disposant d’un arsenal de centaines de milliers de drones à 2 300 dollars pièce, les forces américaines pourraient saturer n’importe quelle défense adverse tout en conservant une supériorité en termes de guidage, de précision et de coordination. Un soldat ukrainien a récemment détruit un système de missiles Tor russe valant 24 millions de dollars avec un drone FPV donné par des civils. Le Tor pourrait théoriquement acheter 10 435 drones au prix cible du programme Drone Dominance.
Au-delà des économies directes sur les plateformes, le programme génère des effets multiplicateurs sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Le Pentagone exige que tous les composants soient fabriqués aux États-Unis, éliminant la dépendance aux moteurs brushless et batteries lithium précédemment sourcés en Chine. Cette relocalisation industrielle crée des emplois domestiques et renforce la résilience de la base industrielle de défense.
La standardisation des commandes et la prévisibilité de la demande permettent aux fabricants d’investir dans l’automatisation et l’optimisation des processus, réduisant davantage les coûts unitaires. Le modèle économique bascule d’une logique de prototypes sur-mesure à faibles volumes vers une production de masse industrialisée comparable à l’électronique grand public.
Les innovations technologiques attendues et les percées potentielles
Le programme Drone Dominance agit comme un accélérateur d’innovations dans plusieurs domaines technologiques critiques. La compétition intense entre 25 entreprises puis 12 puis 5 créera une dynamique darwinienne favorable aux avancées rapides. Plusieurs axes d’innovation se dessinent déjà.
L’autonomie intelligente représente le premier front technologique. Les drones ukrainiens ont développé des capacités de reconnaissance d’objets et de navigation autonome permettant de verrouiller une cible et de poursuivre la mission même si le signal de contrôle est coupé. Cette fonction de guidage terminal fire-and-forget, similaire à celle des missiles Javelin ou AIM-120, démocratise la frappe de précision à un coût dérisoire. Les candidats américains devront probablement aller plus loin, intégrant des algorithmes d’apprentissage automatique capables de distinguer les cibles réelles des leurres.
La résilience électronique constitue un deuxième axe d’innovation majeur. Face au brouillage intensif, les fabricants explorent plusieurs pistes : diversification des fréquences de communication, saut de fréquence adaptatif, navigation inertielle améliorée, guidage par vision artificielle ne dépendant pas du GPS. Certains prototypes ukrainiens utilisent déjà des capteurs acoustiques pour détecter et éviter les zones de brouillage électronique.
L’essaimage coordonné représente peut-être l’innovation la plus disruptive. Au-delà du simple lancement de multiples drones, les systèmes avancés permettent une coordination distribuée où chaque appareil partage les informations de ciblage, ajuste sa trajectoire pour saturer les défenses, et adapte sa mission en fonction des résultats des autres. Cette intelligence collective transforme un ensemble de plateformes individuelles bon marché en un système d’armes sophistiqué capable de submerger des défenses élaborées.
Les matériaux composites et techniques de fabrication additive offrent également des opportunités d’innovation. L’impression 3D de cellules de drone permet de réduire drastiquement les coûts et délais de production tout en facilitant la personnalisation rapide pour des missions spécifiques. Des start-ups ukrainiennes produisent déjà des drones partiellement imprimés en 3D pour quelques centaines de dollars.
L’intégration de capteurs multispectraux bon marché issus de l’industrie des smartphones permet d’augmenter considérablement les capacités de reconnaissance et de ciblage sans exploser les coûts. Caméras thermiques miniaturisées, lidars compacts, capteurs chimiques : autant de technologies désormais accessibles à bas prix grâce aux économies d’échelle du marché grand public.

Les bénéfices stratégiques et opérationnels pour les forces armées
L’adoption massive de drones à bas coût par les forces américaines promet de transformer radicalement la manière dont le Pentagone projette sa puissance militaire. Les bénéfices s’étendent bien au-delà des simples économies budgétaires pour toucher au cœur même de la doctrine opérationnelle.
Sur le plan tactique, la disponibilité de centaines de milliers de drones change fondamentalement l’équation du risque. Les commandants pourront déployer ces systèmes jetables pour des missions de reconnaissance dangereuses, d’harcèlement, de suppression de défenses aériennes ou de frappes de précision sans exposer de pilotes ou d’aéronefs coûteux. Cette abondance permet une approche proactive où la perte de dizaines de drones dans une mission devient acceptable si l’objectif est atteint.
L’effet de saturation contre les défenses adverses constitue un atout stratégique majeur. Face à un adversaire comme la Chine qui a massivement investi dans des systèmes antiaériens sophistiqués, la capacité à lancer des vagues successives de drones bon marché épuise les stocks de missiles défensifs et crée des brèches exploitables par des systèmes plus coûteux. Les analyses du Hudson Institute suggèrent que cette dynamique fait basculer l’avantage vers le défenseur, compliquant les opérations offensives de grande ampleur.
La décentralisation opérationnelle devient possible à une échelle inédite. Des petites unités — section, peloton, voire escouade — disposeront de leur propre puissance de feu précise au-delà de l’horizon visuel sans dépendre d’appuis lourds. Cette autonomisation des échelons tactiques permet une réactivité accrue et réduit la dépendance aux chaînes de commandement verticales traditionnelles.
L’innovation doctrinale s’accélère nécessairement. L’Air Force a déjà annoncé la création en 2026 d’une unité opérationnelle expérimentale dédiée aux drones d’attaque à usage unique, chargée de définir les tactiques, l’organisation, l’entraînement et l’équipement nécessaires avant une intégration plus large dans les années 2030. Cette expérimentation institutionnalisée permet d’adapter rapidement les modes opératoires aux réalités du combat moderne.
La dissuasion par le volume émerge comme nouveau paradigme stratégique. Face à un adversaire envisageant une invasion — Taiwan par exemple — la perspective d’affronter des essaims de dizaines de milliers de drones défendant des positions fortifiées change radicalement le calcul coût-bénéfice de l’agression. L’amiral Sam Paparo, commandant du Pacifique, a souligné que dans certains espaces, il suffit de nier la supériorité aérienne ou maritime à l’adversaire plutôt que de la conquérir soi-même.
Le repositionnement de la base industrielle de défense américaine
Le programme Drone Dominance catalyse une transformation profonde de l’écosystème industriel de défense américain. L’approche privilégiée par Pete Hegseth bouleverse les équilibres établis entre grands contractants traditionnels et nouveaux entrants technologiques.
Les grands intégrateurs historiques comme Lockheed Martin, Northrop Grumman ou General Dynamics se trouvent confrontés à un modèle qui valorise la rapidité de production et les coûts unitaires bas plutôt que la sophistication technique maximale. Leur expertise dans les systèmes complexes de haute technologie les positionne mal pour des drones jetables produits par dizaines de milliers. Certains, comme Kratos Defense à travers sa filiale Kratos SRE, tentent de s’adapter en créant des divisions spécialisées dans les systèmes « attritable » — littéralement « qui peut subir des pertes ».
À l’inverse, les start-ups technologiques financées par le capital-risque trouvent dans ce programme un accès inédit aux marchés de défense. Des entreprises comme Anduril, Shield AI ou les nombreuses sociétés sélectionnées pour Gauntlet I apportent une culture d’innovation rapide, de prototypage itératif et d’industrialisation agile héritée de la Silicon Valley. Comme l’a noté Brendan Stewart, vice-président senior d’une société participante, « beaucoup de gens que vous ne vous attendriez pas traditionnellement à voir dans les contrats de défense ont maintenant une place à table ».
La relocalisation industrielle imposée par le programme crée de nouvelles chaînes d’approvisionnement entièrement domestiques. L’exigence que tous les composants soient fabriqués aux États-Unis force le développement d’une capacité nationale pour des éléments précédemment importés de Chine : moteurs brushless, batteries lithium, contrôleurs de vol, capteurs optiques. Cette reconstruction d’une base industrielle complète représente un investissement stratégique au-delà du seul programme Drone Dominance.
L’écosystème ukrainien joue un rôle particulier dans cette transformation. Les 300 start-ups ukrainiennes dédiées au développement de drones, forgées au feu du combat réel, apportent une expérience opérationnelle irremplaçable. La présence de General Cherry et Ukrainian Defense Drones Tech Corp parmi les 25 sélectionnés pour Gauntlet I témoigne de la volonté du Pentagone d’apprendre directement de ceux qui pratiquent cette guerre de drones quotidiennement. Si ces entreprises réussissent, elles pourraient localiser une partie de leur production en sol américain, créant un pont technologique transatlantique.
La prévisibilité de la demande change fondamentalement la relation entre le Pentagone et ses fournisseurs. Plutôt que des contrats ponctuels sur des prototypes uniques, le programme offre une visibilité pluriannuelle sur des volumes massifs. Cette stabilité incite les industriels à investir dans l’automatisation, l’optimisation des processus et l’expansion des capacités de production, créant un cercle vertueux de réduction des coûts et d’amélioration des performances.
Les défis techniques et opérationnels à surmonter
Malgré son ambition et son potentiel transformateur, le programme Drone Dominance fait face à des obstacles significatifs qui pourraient en limiter l’efficacité ou ralentir son déploiement. Ces défis s’étendent du technique à l’organisationnel en passant par le doctrinal.
La vulnérabilité au brouillage électronique reste le talon d’Achille principal de ces systèmes. Les Russes déploient massivement des équipements de guerre électronique qui perturbent les liaisons de contrôle et les signaux GPS sur lesquels reposent la plupart des drones. Si l’Ukraine développe des contre-mesures — navigation inertielle améliorée, guidage terminal autonome, diversification des fréquences — la course technologique entre brouilleurs et contre-brouilleurs n’a pas de fin. Un système efficace aujourd’hui peut devenir obsolète en quelques mois face à de nouvelles tactiques adverses.
L’intégration doctrinale pose des questions complexes. Comment coordonner efficacement des milliers de drones avec l’aviation traditionnelle, l’artillerie, les forces spéciales ? Qui commande ces systèmes à quel échelon ? Quelles règles d’engagement s’appliquent à des plateformes semi-autonomes capables de frapper au-delà de l’horizon visuel ? L’Air Force a créé une unité opérationnelle expérimentale pour explorer ces questions, mais les réponses ne seront pas évidentes ni unanimes entre les différentes armes.
Les goulots d’étranglement logistiques pourraient limiter l’utilisation opérationnelle même si la production atteint les volumes visés. Déployer, entretenir, recharger, préparer des dizaines de milliers de drones nécessite une infrastructure logistique considérable. Les unités au front doivent disposer de batteries, de pièces de rechange, de capacités de réparation légère, d’équipements de lancement. Cette empreinte logistique pourrait paradoxalement alourdir les forces qu’elle est censée rendre plus agiles.
Le facteur humain constitue un autre défi majeur. Former des opérateurs de drones en nombre suffisant demande du temps et des ressources. Si les systèmes FPV ukrainiens sont relativement faciles à piloter pour quiconque a joué aux jeux vidéo, les missions complexes nécessitent des compétences spécifiques. L’autonomisation croissante des systèmes atténue partiellement ce problème mais soulève des questions éthiques et juridiques sur la délégation de décisions létales à des algorithmes.
La cybersécurité représente une vulnérabilité critique souvent sous-estimée. Des drones produits en masse et déployés largement offrent une surface d’attaque considérable pour des adversaires cherchant à pirater, détourner ou désactiver ces systèmes. Sécuriser des centaines de milliers d’appareils contre l’intrusion tout en maintenant la simplicité opérationnelle et les coûts bas constitue un défi technique redoutable.
La concurrence avec le programme Replicator et les autres initiatives
Le programme Drone Dominance s’inscrit dans un paysage institutionnel complexe où d’autres initiatives poursuivent des objectifs similaires ou complémentaires, créant potentiellement redondances et confusions mais aussi opportunités de synergie.
Le programme Replicator, lancé en août 2023 sous l’administration Biden par la sous-secrétaire à la Défense Kathleen Hicks, visait déjà à acquérir des milliers de systèmes autonomes à faible coût en deux ans. Initialement géré par la Defense Innovation Unit, Replicator a rencontré des difficultés à atteindre ses objectifs quantitatifs, ne livrant que des centaines plutôt que des milliers de drones avant le changement d’administration. Le programme a été rebaptisé Defense Autonomous Working Group (DAWG) et recentré sur des systèmes de plus grande taille pour le théâtre Pacifique, tandis que Drone Dominance se concentre sur les petits drones tactiques.
Cette spécialisation par taille crée une complémentarité théorique : DAWG pour les drones à longue portée capables d’opérer sur les vastes distances du Pacifique, Drone Dominance pour les systèmes tactiques à courte portée utilisables par de petites unités. Emil Michael, sous-secrétaire pour la Recherche et l’Ingénierie au Pentagone, a explicitement distingué les deux approches lors du Reagan Forum de décembre 2025, notant que Hegseth travaille sur un programme robuste de petits drones tandis que DAWG se concentre sur des systèmes plus larges.
Les programmes par service ajoutent une autre couche de complexité. Le Corps des Marines a annoncé l’achat de 10 000 drones en 2026. L’armée de Terre met en place des équipes de petits drones intégrées aux unités d’aviation. L’Air Force développe son unité opérationnelle expérimentale pour les drones d’attaque à usage unique. Ces initiatives parallèles pourraient soit créer des synergies en mutualisant certains développements, soit engendrer des duplications coûteuses et des incompatibilités entre systèmes.
La dimension contre-drones constitue l’autre face de l’équation. Le programme Replicator 2, annoncé en septembre 2024, se concentre spécifiquement sur les capacités anti-drones. La Joint Interagency Task Force 401 a effectué son premier achat sous cette initiative en janvier 2026 avec le système DroneHunter F700. Cette dualité offensive-défensive reflète la réalité que toute armée déployant massivement des drones devra également se défendre contre ceux de l’adversaire.
Les leçons du passé pèsent sur ces programmes. Replicator a souffert de guerres de territoire bureaucratiques et de frustrations parmi certains grands contractants qui estimaient la Defense Innovation Unit biaisée en faveur des start-ups de la Silicon Valley. Les architectes de Drone Dominance tentent d’éviter ces écueils en impliquant directement les opérateurs dans l’évaluation et en créant une demande stable plutôt que des achats ponctuels imprévisibles.
Les implications géopolitiques et la course mondiale aux drones
Le programme Drone Dominance s’insère dans une compétition technologique et industrielle mondiale où les États-Unis tentent de rattraper un retard accumulé face à des adversaires et même des alliés. Les ramifications géopolitiques s’étendent bien au-delà de la simple acquisition d’équipements militaires.
La production ukrainienne bouleverse les équilibres établis. Kiev a fabriqué plus de deux millions de drones de combat en 2024, créant un écosystème industriel formidable forgé par la nécessité. Après la guerre, ces capacités pourraient se tourner vers l’exportation, les fabricants ukrainiens ayant déjà reçu des demandes de plusieurs pays européens ainsi que d’Égypte, d’Inde et du Pakistan. Un législateur ukrainien a estimé que ces ventes pourraient générer 20 milliards de dollars, réinvestis dans l’industrie de défense nationale. Cette perspective inquiète certains analystes qui craignent une prolifération de technologies de frappe de précision à bas coût vers des acteurs potentiellement déstabilisateurs.
La Chine domine actuellement la production mondiale de petits drones commerciaux et de nombreux composants critiques. DJI contrôle environ 70 % du marché mondial des drones grand public. L’exigence du Pentagone d’une chaîne d’approvisionnement entièrement américaine vise explicitement à réduire cette dépendance stratégique, mais nécessite la reconstruction d’une base industrielle quasi inexistante pour certains composants. Cette relocalisation coûtera plus cher à court terme mais garantit la sécurité d’approvisionnement en cas de conflit.
Les alliés européens observent attentivement l’initiative américaine. Certains, comme la France, développent leurs propres programmes de drones de masse inspirés par l’expérience ukrainienne. D’autres, notamment en Europe de l’Est directement menacés par la Russie, pourraient chercher à participer au programme américain ou en acquérir les résultats. Cette dynamique pourrait renforcer l’interopérabilité de l’OTAN mais aussi créer des tensions si Washington refuse le partage de certaines technologies sensibles.
Le Moyen-Orient constitue un autre théâtre géopolitique crucial. Les Houthis au Yémen, soutenus par l’Iran, ont perturbé les routes maritimes de la mer Rouge avec des drones bon marché, démontrant l’efficacité stratégique de ces systèmes même contre des marines sophistiquées. L’Iran lui-même exporte ses drones Shahed vers la Russie, créant un axe technologique préoccupant pour Washington. La capacité américaine à produire massivement des drones et contre-drones envoie un signal dissuasif à ces acteurs.
La dimension Taiwan sous-tend implicitement toute l’initiative. Dans un scénario d’invasion chinoise, la capacité à déployer rapidement des dizaines de milliers de drones défensifs pourrait transformer l’équation stratégique. Ces systèmes bon marché pourraient harceler une flotte d’invasion, attaquer les têtes de pont, perturber la logistique — bref, imposer des coûts disproportionnés à l’agresseur. L’amiral Paparo a explicitement lié la prolifération des drones à un changement de l’équilibre entre offense et défense favorisant cette dernière.
La transformation en cours transcende les considérations purement militaires pour toucher aux fondements de la puissance industrielle et technologique au XXIe siècle. Le pays qui maîtrisera la production de masse de systèmes autonomes intelligents à bas coût disposera d’un avantage stratégique comparable à celui conféré par la supériorité aérienne ou navale aux siècles précédents. Le programme Drone Dominance représente la tentative américaine de conserver cet avantage, mais la course ne fait que commencer. Les itérations successives de Gauntlet détermineront si cette ambition se concrétise en capacité opérationnelle réelle ou si elle rejoint la liste des grandes annonces du Pentagone qui peinent à franchir le « valley of death » entre prototype prometteur et déploiement à grande échelle.
Sources
Defense News, « Pentagon taps 25 firms for small, cheap attack drone competition », 3 février 2026
DefenseScoop, « Pentagon names 25 vendors to compete for $150M in delivery orders during first phase of its Drone Dominance Program », 3 février 2026
The Washington Times, « Pentagon picks 25 companies for $1 billion ‘Drone Dominance’ program », 3 février 2026
ExecutiveGov, « Pentagon Picks 25 Vendors for Drone Dominance Phase I », 3 février 2026
GovConWire, « War Department Details Drone Dominance Program in New RFI », 4 décembre 2025
DroneLife, « The Companies Tapped for the Pentagon’s Drone Dominance Push », 5 février 2026
The Defender Media, « Ukrainian manufacturers bid for Pentagon contracts », 5 février 2026
Breaking Defense, « ‘It’s alive’: Biden-era Replicator drone initiative lives on as DAWG », 6 décembre 2025
Hudson Institute, « The Impact of Drones on the Battlefield: Lessons of the Russia-Ukraine War », 2025
CSIS, « Calculating the Cost-Effectiveness of Russia’s Drone Strikes », 10 décembre 2025
Defence Blog, « What Ukraine’s drones really cost », 2 juillet 2025
War on the Rocks, « Drones are Transforming the Battlefield in Ukraine But in an Evolutionary Fashion », 12 juin 2024
Air & Space Forces Magazine, « Inside the Air Force Plan to Start a One-Way Attack Drone Unit », 24 décembre 2025
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