Le J-10CE s’affiche aux couleurs de l’Azerbaïdjan. Derrière cette offensive chinoise, le recul russe sur le marché des avions de combat se précise.
En résumé
Le J-10CE chinois est apparu à ADEX 2026, à Bakou, sous les couleurs de l’armée de l’air azerbaïdjanaise. L’image est spectaculaire, mais elle doit être interprétée avec précision : aucun achat azerbaïdjanais n’est officiellement confirmé. AVIC exposait une maquette grandeur nature portant les cocardes nationales et le numéro 27-001. La manœuvre commerciale n’en est pas moins significative. L’Azerbaïdjan exploite déjà le JF-17C Block III sino-pakistanais. Surtout, l’Ouzbékistan a dévoilé en août 2026 ses premiers J-10CE, devenant le deuxième opérateur étranger connu après le Pakistan. Pour Moscou, le problème dépasse donc Bakou. La Chine commence à vendre des chasseurs modernes dans l’ancien espace militaire soviétique. Le phénomène reste limité : Pékin ne détient que 5,6 % des exportations mondiales d’armement sur 2021-2025. Mais face à une Russie dont les exportations ont chuté de 64 %, la dynamique est clairement favorable à l’industrie chinoise.
Le J-10CE azerbaïdjanais reste pour l’instant une opération commerciale
Les photographies diffusées lors d’ADEX 2026 sont ambiguës à dessein. Une maquette grandeur nature du Chengdu J-10CE a été présentée à Bakou avec les couleurs de l’Azerbaïdjan, la cocarde nationale et le numéro 27-001.
Le président Ilham Aliyev a visité l’exposition le 30 septembre. La présidence a officiellement mentionné la présence de China National Aero-Technology Import & Export Corporation, CATIC, la branche export d’AVIC.
Mais ni la présidence, ni le ministère de la Défense azerbaïdjanais, ni AVIC n’ont annoncé de contrat pour le J-10CE.
La nuance est essentielle. Une maquette peinte n’est pas un avion livré.
Il s’agit néanmoins d’une technique commerciale parfaitement calculée. L’objectif est de faire apparaître l’avion comme une évolution naturelle de la flotte nationale avant même que la décision d’achat existe publiquement.
Le Chengdu J-10 n’arrive d’ailleurs pas en terrain inconnu. En juillet 2026, le ministère azerbaïdjanais de la Défense montrait officiellement des JF-17C Block III effectuant des missions d’entraînement aux côtés de Su-25 et de L-39.
Le J-10CE offre beaucoup plus qu’un remplacement du MiG-29
Le J-10CE est la variante export du J-10C de Chengdu Aircraft Industry Group. C’est un chasseur monomoteur à aile delta et plans canards, généralement classé dans la génération 4,5.
Sa véritable rupture se situe dans son système de combat.
Il associe notamment un radar AESA à balayage électronique actif, des moyens modernes de guerre électronique, des liaisons de données et des armements chinois récents. Le PL-10E couvre le combat rapproché. Le PL-15E vise le combat au-delà de la portée visuelle.
Cette combinaison permet au J-10CE de fonctionner au sein d’un combat aérien chinois en réseau où l’avion n’est plus nécessairement le seul capteur déterminant la solution de tir.
Le Pakistan a été le premier client export. Six J-10CE y ont officiellement été réceptionnés en mars 2022.
Leur réputation a fortement progressé après les combats indo-pakistanais de mai 2025. Deux responsables américains ont indiqué à Reuters avec un haut niveau de confiance que des J-10 pakistanais avaient abattu au moins deux avions indiens. L’un d’eux était identifié comme un Dassault Rafale.
Cela ne signifie pas que le J-10CE est intrinsèquement « supérieur » au Rafale. L’affrontement concernait tout un système : avions radar, liaisons de données, guerre électronique, renseignement, doctrine et missiles.
Mais commercialement, le combat de 2025 a changé l’image du J-10.
La Russie perd surtout son statut de fournisseur naturel
Pour Moscou, le problème est sérieux parce que l’Azerbaïdjan et l’Ouzbékistan appartiennent à un espace où les avions russes furent longtemps presque incontournables.
MiG-29, Su-27, Su-30 et Su-25 ont structuré une grande partie des forces aériennes post-soviétiques. Les doctrines, la formation, les ateliers et les stocks de pièces reposaient sur cet héritage.
Cette position s’érode rapidement.
Selon SIPRI, les exportations russes d’armements ont chuté de 64 % entre les périodes 2016-2020 et 2021-2025. La part de marché russe est passée de 21 % à seulement 6,8 %.
La guerre en Ukraine explique une partie du recul. L’industrie russe doit d’abord satisfaire ses propres besoins. Les sanctions compliquent certains approvisionnements et paiements. Les clients craignent également les délais de livraison, l’accès futur aux pièces et les conséquences de sanctions américaines comme CAATSA.
Pendant ce temps, la Chine peut proposer avion, radar, missile, liaison de données, défense antiaérienne et financement dans un seul environnement technologique.

L’Ouzbékistan constitue une alerte plus sérieuse pour Moscou
Le véritable avertissement n’est d’ailleurs pas l’Azerbaïdjan. Il vient de l’Ouzbékistan.
À la fin d’août 2026, les autorités ouzbèkes ont diffusé des images officielles de J-10CE aux couleurs nationales. Au moins six appareils étaient visibles. L’Ouzbékistan est ainsi devenu le deuxième opérateur étranger confirmé après le Pakistan.
Le symbole est fort. Tachkent disposait historiquement de MiG-29 et de Su-27 soviétiques ou russes.
Un nouvel achat chinois signifie donc davantage qu’un contrat perdu par United Aircraft Corporation. Il déplace progressivement la dépendance technologique : formation des pilotes, simulateurs, pièces, armements, logiciels et infrastructure de maintenance suivent le nouvel avion.
C’est précisément ainsi qu’un fournisseur en remplace un autre durablement.
Le phénomène est d’autant plus sensible pour Moscou que la Chine n’a plus la même dépendance envers les moteurs russes. Les premiers J-10 étaient propulsés par l’AL-31FN russe. Les J-10C récents ont progressivement adopté le WS-10 chinois.
Pékin est donc désormais capable de concurrencer la Russie avec un produit dont elle contrôle beaucoup mieux la chaîne industrielle.
La concurrence sino-russe ne devrait pourtant pas devenir une rupture politique
Il serait excessif d’imaginer une confrontation ouverte entre Pékin et Moscou pour quelques contrats d’avions.
Les deux pays ont des intérêts géopolitiques beaucoup plus importants dans leur relation bilatérale. Leur coopération stratégique dépasse largement le marché aéronautique.
Mais la concurrence industrielle est déjà réelle.
La Russie représentait encore 6,8 % des exportations mondiales d’armement en 2021-2025. La Chine atteignait 5,6 %. Surtout, leurs trajectoires sont opposées : les exportations chinoises ont progressé de 11 %, tandis que les exportations russes se sont effondrées.
La Chine n’a donc pas besoin d’affronter politiquement Moscou. Il lui suffit d’occuper progressivement les marchés que l’industrie russe n’arrive plus à servir correctement.
Cette évolution pourrait devenir particulièrement visible en Asie centrale, en Afrique et dans certaines parties du Moyen-Orient.
Le succès chinois reste cependant beaucoup moins mondial qu’il n’y paraît
Il faut aussi éviter l’excès inverse. Pékin n’a pas encore remplacé la Russie sur le marché mondial.
Selon SIPRI, 61 % des exportations chinoises d’armement sur la période 2021-2025 étaient destinées au seul Pakistan. Cette concentration montre la principale faiblesse de Pékin.
Le J-10CE doit encore démontrer qu’il peut être soutenu pendant plusieurs décennies dans des forces aériennes très différentes.
Le soutien après-vente est crucial. Acheter un chasseur signifie maintenir ses moteurs, ses radars et ses calculateurs pendant trente ans, assurer les mises à jour logicielles et disposer en permanence de pièces et de missiles.
C’est sur ce terrain que les États-Unis, la France et historiquement la Russie disposent d’une expérience considérable.
Le modèle peut désormais se reproduire dans plusieurs pays
Les conditions deviennent néanmoins favorables au J-10CE.
Son marché naturel n’est pas celui des États capables d’acheter librement des F-35. Il vise plutôt les pays qui veulent un chasseur moderne mais refusent une dépendance occidentale, n’obtiennent pas les autorisations américaines nécessaires ou souhaitent sortir progressivement d’une flotte russe.
L’Ouzbékistan correspond exactement à ce profil. L’Azerbaïdjan pourrait devenir un autre candidat crédible, même si la présence de JF-17 réduit l’urgence d’un second modèle chinois.
Le Bangladesh étudie également le J-10CE. Des documents et déclarations rapportés en 2026 évoquent un projet portant sur une vingtaine d’appareils, mais aucun contrat définitif ne doit encore être considéré comme acquis.
L’Indonésie illustre encore mieux la prudence nécessaire. Jakarta a annoncé en octobre 2025 son intention d’acquérir des J-10, avec des chiffres allant jusqu’à 42 appareils. Les autorités ont ensuite précisé que l’évaluation restait ouverte. En 2026, le statut exact de ce projet demeure donc incertain.
Les noms de l’Égypte, de l’Iran ou de l’Algérie apparaissent régulièrement, mais les informations publiques ne permettent pas de parler de ventes conclues.
Le vrai succès chinois serait de transformer l’essai pakistanais en réseau mondial
ADEX 2026 ne confirme donc pas une victoire commerciale chinoise en Azerbaïdjan. Il montre quelque chose de plus subtil : AVIC estime désormais le J-10CE vendable dans le Caucase et n’hésite plus à l’afficher publiquement comme un futur avion national.
Quelques années auparavant, le scénario aurait été difficile à imaginer dans une région dominée par les matériels soviétiques et russes.
Le test décisif viendra des prochains contrats. Si le J-10CE reste essentiellement pakistanais, complété par une petite flotte ouzbèke, sa percée restera limitée. Si Pékin transforme successivement l’intérêt du Bangladesh, de l’Azerbaïdjan ou d’autres forces aériennes en commandes fermes, le changement sera beaucoup plus profond.
La Russie perdrait alors non seulement des contrats. Elle verrait la Chine prendre sa place comme alternative aux chasseurs occidentaux. Et cette concurrence serait d’autant plus difficile à contenir que Pékin peut aujourd’hui offrir ce que Moscou vendait autrefois : un avion moderne, des missiles, une relative liberté politique d’acquisition et un système militaire complet.