Baykar teste le Kızılelma avec le KARAT IRST d’Aselsan. Un capteur passif qui change la chasse aux avions furtifs et la logique d’approche.
En résumé
Le 2 janvier 2026, Baykar a officialisé un essai marquant : le dernier vol d’essai de 2025 du drone de combat Kızılelma a été réalisé avec l’intégration du KARAT IRST d’Aselsan. Ce capteur infrarouge, pensé pour la recherche et la poursuite air-air, permet une détection passive. Il traque une cible sans émettre d’ondes, donc sans “allumer” un radar qui trahirait la présence du drone. L’enjeu est clair : améliorer la capacité à repérer des cibles à faible RCS (faible signature radar), y compris des chasseurs de 5e génération, en exploitant leur signature thermique et leurs contrastes dans l’infrarouge. Ce jalon ne rend pas un drone “invisible” ni l’IRST “magique”. Mais il renforce une tendance lourde : la contre-furtivité passe de plus en plus par des capteurs passifs, de la fusion de données et des tactiques d’approche discrètes.
La nouveauté annoncée par Baykar et ce qu’elle dit vraiment
Baykar n’a pas seulement communiqué sur un vol “de plus”. Le message est plus précis : le Kızılelma a volé avec une brique capteur qui change sa posture tactique. Avec un IRST, le drone peut observer le ciel sans donner de signal exploitable par un récepteur d’alerte radar adverse. C’est la logique de l’approche sans émission radar.
Il faut être franc. L’annonce est aussi une opération de crédibilité industrielle. Baykar montre qu’il ne travaille pas seulement sur une cellule et un moteur. Il travaille sur la chaîne complète : capteurs, traitement, intégration, emploi. C’est là que se joue la valeur militaire.
Un point compte aussi. L’intégration n’est pas qu’un branchement. Un IRST utile impose un alignement fin, des calibrations, un refroidissement, une stabilité mécanique, et surtout une logique logicielle de piste et d’identification. C’est ce qui transforme une image thermique en piste exploitable.
Le rôle d’un IRST face à la furtivité, sans slogans
Un IRST ne “voit” pas une avionique furtive comme un radar verrait un écho. Il travaille sur l’infrarouge. Il cherche une différence de température, un panache moteur, un échauffement de bord d’attaque, ou un contraste de ciel. Le mot clé est fusion de capteurs. Seul, un IRST peut détecter. Mais la qualité du suivi dépend du contexte : météo, humidité, nuages, angle, distance, fond thermique, altitude.
Ce que l’IRST apporte contre un chasseur furtif est simple et dur à contester : la furtivité est surtout optimisée contre les radars. Elle n’efface pas la chaleur. Elle la gère, elle la réduit, elle la masque partiellement. Mais elle ne l’annule pas. En approche, un IRST peut donc fournir une piste initiale. Et cette piste peut servir à guider une tactique : se placer, réduire la distance, coordonner d’autres capteurs, ou préparer un tir.
Il faut aussi poser les limites. L’IRST est moins “universel” qu’un radar. Sa performance dépend beaucoup de l’atmosphère. Et l’identification est plus délicate. Voir une source infrarouge ne dit pas automatiquement “c’est un F-35”. L’IRST est puissant, mais il demande de la méthode.

Le Kızılelma comme plateforme et ce que les chiffres racontent
Sur le papier, Baykar présente le Kızılelma comme un drone de combat à vocation multirôle et à faible observabilité, avec une capacité d’emport interne et des missions qui dépassent le simple drone d’attaque. Les données publiques mises en avant par le constructeur donnent une idée de la cible : charge utile 1,5 t, masse maximale au décollage 8,5 t, vitesse de croisière Mach 0,6, vitesse maximale Mach 0,9, rayon de combat 500 nautiques, plafond opérationnel 7 600 m (25 000 ft).
Même si certaines valeurs évolueront en essais, elles indiquent une ambition : rester plus longtemps sur zone qu’un missile, aller plus loin qu’un drone léger, et manœuvrer dans un espace aérien disputé. L’intérêt d’un IRST, dans ce cadre, est clair : donner au drone une capacité de veille et d’interception qui ne repose pas uniquement sur un radar actif.
Le Kızılelma vise aussi un usage naval. L’idée d’opérations depuis TCG Anadolu est centrale dans la communication turque : un drone de combat, capable de décoller court, qui soutient la projection de puissance sans dépendre d’un chasseur embarqué classique. Dans cette logique, la détection passive compte encore plus. En mer, la discrétion électromagnétique est une obsession.
La logique tactique derrière “ne pas allumer le radar”
Dire qu’un IRST rend un drone “indétectable” est trop simpliste. Ce qui est vrai, c’est autre chose : ne pas émettre réduit une famille de signatures. Un radar actif est repérable. Un IRST ne l’est pas de la même manière. Cela complique la vie de l’adversaire, surtout si l’espace est saturé et si plusieurs plateformes coopèrent.
C’est ici que la guerre électronique entre en jeu. Dans un environnement brouillé, un radar peut perdre en efficacité. Un capteur passif, lui, n’est pas “brouillé” de la même façon. Il peut être trompé, saturé, leurré, mais ce n’est pas la même bataille. Les leurres infrarouges, les écrans thermiques, et certaines tactiques d’altitude jouent un rôle. Mais l’IRST offre une voie alternative quand le radar est contesté.
Pour un drone, le gain est aussi doctrinal. Il peut être envoyé en avant, en éclaireur, sans “allumer” un faisceau. Il peut générer une piste, la partager, et laisser un autre acteur faire l’action finale. Cela mène à une obsession moderne : la supériorité informationnelle avant la supériorité de feu.
Ce que cette étape apporte à la Turquie et à son industrie
Cette intégration est un message vers l’extérieur, mais aussi vers l’intérieur. La Turquie veut démontrer que ses champions savent assembler des briques critiques : plateforme, capteurs, logiciels. C’est la industrie de défense turque dans sa version la plus lisible : réduire les dépendances, accélérer les cycles d’essais, et transformer des prototypes en capacités exportables.
Dans ce schéma, Aselsan est aussi gagnant. Un capteur comme KARAT a besoin d’une vitrine. L’intégrer sur un programme médiatisé lui donne une crédibilité commerciale. C’est une logique classique : un capteur n’existe vraiment sur le marché que lorsqu’il est vu en vol, sur un porteur ambitieux, et dans une narrative opérationnelle.
Il y a aussi une dimension politique. La Turquie reste marquée par la question du F-35 et par une volonté d’autonomie stratégique. Renforcer la panoplie “contre-furtivité” sur un système national est cohérent, même si cela ne remplace pas un écosystème complet de défense aérienne.
La contre-furtivité réelle : capteurs, réseaux, et angles morts
La contre-furtivité moderne n’est pas un duel IRST contre F-35. C’est un système. Elle combine des capteurs de nature différente, des fréquences variées, des stations au sol, des plateformes aériennes, et des algorithmes. Le capteur passif fait partie de l’équation, mais il ne la clôt pas.
Là où l’intégration du KARAT IRST peut faire mal à une cible furtive, c’est dans la création d’un doute permanent. Si l’adversaire ne sait pas quand il est “vu” passivement, il doit se comporter comme s’il l’était. Cela influence les trajectoires, les altitudes, les temps d’activation radar, et la gestion thermique. C’est une contrainte stratégique, pas un gadget.
L’autre point est industriel : plus un drone embarque de capteurs, plus il doit traiter, filtrer, corréler. Cela impose des calculateurs, des liaisons, et une architecture. Quand Baykar montre un jalon capteur, il dit aussi qu’il progresse sur cette architecture.
Le pari de Baykar : un drone de combat qui s’inscrit dans la tendance “loyal wingman”
Dans l’air, la trajectoire est limpide : les forces aériennes veulent des essaims, des drones accompagnateurs, des porteurs de capteurs, des relais de communication, et des effecteurs. Le Kızılelma s’inscrit dans cette course au loyal wingman. L’IRST renforce cette posture : capter, partager, et laisser d’autres plateformes agir.
Ce point est important pour évaluer l’annonce. Le Kızılelma n’a pas besoin de “battre” seul un chasseur furtif. Il a besoin de contribuer à un tableau tactique et à une chaîne d’engagement. Un IRST intégré est une brique crédible dans ce rôle, surtout si les liaisons de données et la fusion suivent.
Ce qui reste à prouver après ce vol
Un vol d’essai, même réussi, ne répond pas à trois questions essentielles.
La première est la portée réelle en conditions difficiles. La seconde est la robustesse de la piste : combien de faux positifs, quel suivi dans la manœuvre, quelle performance dans l’humidité et au-dessus d’un fond terrestre chaud. La troisième est l’intégration tactique : comment le système coopère avec d’autres capteurs, comment il priorise, comment il alimente une décision.
C’est ici que le discours doit rester sobre. L’IRST est une avancée sérieuse. Mais l’écart entre “intégré” et “combat-ready” est souvent long. Si Baykar continue à enchaîner des essais publics, c’est justement parce que la crédibilité se construit dans la durée, pas en un communiqué.
Et maintenant, la question intéressante n’est pas “le Kızılelma voit-il le F-35 ?”. La bonne question est plus inconfortable : combien de capteurs passifs et de plateformes connectées faut-il pour rendre la furtivité moins décisive qu’elle ne l’était il y a dix ans ? Sur ce terrain, l’intégration du KARAT IRST est un jalon qui compte.
Sources
- Baykar, page produit Bayraktar KIZILELMA
- ASELSAN, fiche produit KARAT (IRST)
- Combat Aircraft, “Kizilelma… first test flight with Aselsan’s KARAT IRST” (2 janvier 2026)
- TurDef, “Baykar’s KIZILELMA Makes First Flight with KARAT IRST” (31 décembre 2025)
- Türkiye Today, article sur le vol avec KARAT IRST (janvier 2026)
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