L’Iran prépare l’intégration du Su-35 russe. Radar, missiles, guerre électronique : ce que le chasseur change face à la puissance aérienne américaine.
En résumé
L’arrivée du Sukhoi Su-35 constitue la modernisation la plus importante de la chasse iranienne depuis plusieurs décennies. Mais son statut opérationnel doit être traité avec prudence. Au 1er octobre 2026, certains rapports affirment que de premiers appareils ont atteint l’Iran et sont protégés dans des installations durcies. D’autres sources récentes indiquent qu’environ 20 Su-35 destinés à Téhéran seraient encore stockés en Russie, dans l’attente de travaux sur la base de Hamadan. Une chose est certaine : l’Iran a acheté le Su-35 et prépare activement son intégration. Avec son radar N035 Irbis-E, sa forte autonomie, sa manœuvrabilité et ses systèmes de guerre électronique, le chasseur représente un saut technologique considérable face aux F-14, F-4 et MiG-29 iraniens. Il ne donne toutefois pas à l’Iran la supériorité aérienne face aux États-Unis. Il augmente surtout le coût et la complexité d’une opération aérienne adverse.
Le statut des Su-35 iraniens reste encore difficile à établir
Le premier point est essentiel : il faut distinguer commande, production, livraison et capacité opérationnelle.
L’Iran a officiellement reconnu en janvier 2025 avoir acheté des Sukhoi Su-35 à la Russie. Le nombre exact n’a jamais été annoncé par Téhéran. Des documents industriels russes ayant fuité évoquent toutefois un programme pouvant atteindre 48 appareils, avec des livraisons échelonnées entre 2026 et 2028.
À l’été 2026, plusieurs publications spécialisées ont indiqué qu’environ 20 avions destinés à l’Iran avaient déjà été construits à Komsomolsk-on-Amur. Leur transfert aurait été retardé par l’état des infrastructures iraniennes, notamment à Shahid Nojeh Air Base, près de Hamadan.
Des informations publiées en août ont ensuite affirmé que les premiers avions livrés étaient placés dans des installations protégées. Mais aucune photographie géolocalisée, aucun numéro de série iranien et aucune communication officielle russe ou iranienne ne permettent encore de confirmer publiquement qu’un escadron de Su-35 est effectivement opérationnel.
La nuance est importante. L’intégration est engagée, mais son degré réel reste inconnu.
Le Su-35 apporte une rupture technologique à l’aviation iranienne
Pour l’Islamic Republic of Iran Air Force, le changement est considérable.
L’essentiel de sa flotte de combat repose encore sur des cellules conçues entre les années 1960 et 1980. Le World Air Forces 2026 de FlightGlobal recensait notamment 65 F-4 Phantom II, 41 F-14 Tomcat, 35 F-5E, 21 Su-24 et 18 MiG-29 avant les pertes et évolutions intervenues pendant les combats de 2026.
Même modernisés localement, ces appareils sont soumis à une contrainte majeure : vieillissement des cellules, disponibilité des moteurs, obsolescence des radars et difficulté d’obtenir des pièces détachées.
Le Sukhoi Su-35 change cette équation.
Il mesure 21,9 mètres de long pour 14,7 mètres d’envergure. Sa masse maximale au décollage atteint 34,5 tonnes. Ses deux turboréacteurs 117S à poussée vectorielle développent chacun jusqu’à environ 142 kN avec postcombustion. L’appareil atteint Mach 2,25 en altitude et son plafond pratique se situe autour de 18 000 mètres.
Avec 11,3 tonnes de carburant interne, Sukhoi revendique une autonomie de convoyage de 3 600 kilomètres sans ravitaillement. Le Su-35 peut également emporter jusqu’à 8 tonnes d’armements sur 12 points externes.
Pour l’Iran, cette endurance compte presque autant que les performances de combat. Elle permet de déplacer rapidement des chasseurs entre plusieurs régions d’un pays dont la superficie dépasse 1,6 million de kilomètres carrés.
Le radar Irbis-E devient le véritable saut capacitaire
La différence la plus importante se trouve dans le nez de l’avion.
Le radar N035 Irbis-E du Su-35 utilise une antenne à balayage électronique passif PESA. Il ne possède donc pas l’architecture AESA des radars occidentaux les plus récents, mais il développe une puissance considérable.
United Aircraft Corporation revendique une détection de cibles aériennes jusqu’à 350 kilomètres, avec la capacité de suivre 30 objectifs et d’en engager simultanément jusqu’à huit.
Les portées réelles varient évidemment avec la surface équivalente radar de la cible, son altitude, son orientation et l’environnement électromagnétique.
Le Su-35 dispose également d’un système optronique OLS capable, selon son constructeur, de détecter certaines cibles aériennes jusqu’à environ 80 kilomètres. Ce capteur infrarouge présente un avantage majeur : il peut rechercher un appareil sans émettre de signal radar.
Cette combinaison radar-infrarouge donnerait à l’IRIAF une capacité de recherche et d’interception sans comparaison avec celle de ses F-5 ou de ses premiers MiG-29.

L’intégration impose à l’Iran de reconstruire une chaîne opérationnelle
Acheter un Su-35 ne revient pourtant pas à remplacer simplement un F-14 sur une ligne de vol.
L’Iran doit créer une nouvelle chaîne de maintenance, des stocks de moteurs et de pièces, des équipements de diagnostic, des simulateurs et une infrastructure adaptée aux armements russes.
La livraison de Yak-130 à partir de 2023 prend ici tout son sens. Ces avions d’entraînement avancé permettent de préparer les pilotes à une avionique et à une philosophie de cockpit beaucoup plus proches des chasseurs russes modernes.
Le défi concerne aussi les techniciens. Un avion moderne ne produit une capacité militaire que s’il peut générer régulièrement des sorties. Le taux de disponibilité sera donc aussi important que le nombre livré.
Shahid Nojeh constitue une implantation logique. La base a déjà accueilli temporairement des appareils russes en 2016 et dispose de pistes permettant l’exploitation de chasseurs lourds. Des images satellites ont également montré la construction de nouveaux abris de grande taille.
Mais les combats de 2025 et 2026 ont rappelé une réalité brutale : un chasseur performant au sol reste une cible. L’Iran doit donc combiner dispersion, abris durcis, défense sol-air et mobilité logistique.
La guerre électronique peut devenir un multiplicateur de survivabilité
Des documents russes ayant fuité associent également le contrat iranien à des équipements Khibiny-M. Ils mentionnent notamment 24 systèmes liés au Su-35, sans que leur configuration finale en Iran puisse être confirmée.
Le Khibiny appartient à une famille de systèmes de guerre électronique destinée à détecter les émissions adverses et à compliquer l’acquisition radar ou le guidage de certaines armes.
Cette dimension compte particulièrement face aux États-Unis.
La guerre électronique du Su-35 ne rend évidemment pas l’appareil invisible. Elle peut en revanche augmenter les difficultés rencontrées par une chaîne de détection et d’engagement adverse, surtout lorsqu’elle est combinée à des manœuvres défensives, à des leurres et à une défense sol-air intégrée.
L’efficacité réelle dépendra cependant de la version exportée, des bibliothèques de menaces disponibles et de la capacité iranienne à actualiser rapidement ces données.
Le Su-35 ne transforme pas à lui seul le rapport de force avec Washington
Dans le contexte actuel, c’est la question centrale.
Les affrontements entre les États-Unis et l’Iran ont encore connu une forte escalade en septembre 2026. Des frappes américaines ont notamment visé des installations militaires, des radars et des systèmes de défense aérienne iraniens. Téhéran a répondu par des missiles et des drones contre plusieurs installations américaines dans la région. Au 1er octobre, les négociations indirectes se poursuivent mais la confrontation demeure ouverte.
Dans ce contexte, le Su-35 apporte à Téhéran une capacité d’interception crédible à longue distance. Il peut protéger des secteurs prioritaires, rechercher des appareils de soutien et obliger un adversaire à intégrer davantage de chasseurs d’escorte, de guerre électronique et de suppression des défenses aériennes dans sa planification.
Mais il ne faut pas lui attribuer des capacités qu’il n’a pas.
Le Su-35 n’est pas furtif. Face à des F-35, F-22, appareils de guerre électronique, AWACS, ravitailleurs et réseaux de renseignement américains, l’appareil évolue dans un environnement où la qualité du système de combat collectif compte davantage que sa seule manœuvrabilité.
La question des missiles est également fondamentale. Le radar Irbis-E n’offre sa pleine valeur que s’il est associé à des armes air-air modernes à longue portée. La composition exacte du package d’armement iranien n’a pas été rendue publique.
Le véritable enjeu sera la capacité iranienne à faire système
Le Su-35 corrige une faiblesse historique de l’Iran : l’absence d’un chasseur lourd moderne capable de mener des interceptions à longue distance avec des capteurs contemporains.
Mais 20, 30 ou même 48 appareils ne constituent pas à eux seuls une nouvelle architecture de défense aérienne.
Pour devenir réellement déterminants, les Su-35 doivent recevoir des données provenant des radars terrestres, coopérer avec les systèmes sol-air, disposer de communications protégées, être armés de missiles BVR modernes et surtout maintenir un taux de disponibilité élevé.
C’est là que se jouera la véritable transformation de l’IRIAF.
Pour les États-Unis, le Su-35 ne supprime pas l’avantage technologique fourni par la furtivité, la fusion de données et les opérations aériennes en réseau. Mais il introduit une menace supplémentaire qu’une campagne aérienne ne peut plus ignorer. L’Iran passe progressivement d’une flotte héritée de la guerre froide à une capacité d’interception moderne.
La rupture ne viendra donc pas du Su-35 isolément. Elle dépendra de la capacité de Téhéran à connecter ce chasseur russe à une défense aérienne iranienne cohérente. C’est ce réseau, bien plus que les démonstrations spectaculaires de poussée vectorielle du Sukhoi, qui déterminera sa véritable valeur militaire.