Dépôt FCC du 30 janvier 2026 : SpaceX évoque jusqu’à un million de satellites « data centers » pour IA orbitale avec xAI. Coûts, risques, impacts.

En résumé

Le 30 janvier 2026, SpaceX a saisi la FCC pour obtenir un cadre permettant de déployer, à terme, jusqu’à un million de satellites conçus comme des centres de calcul en orbite. L’idée est simple sur le papier : capteurs et flux spatiaux génèrent trop de données pour tout redescendre au sol, et l’énergie solaire est presque continue en orbite. En rapprochant le calcul, SpaceX vise une « IA orbitale » capable de trier, compresser, entraîner et inférer plus vite, avec des liaisons laser entre satellites. Le signal financier est aussi clair : xAI a levé 20 milliards de dollars début janvier et SpaceX prépare, selon la presse, une IPO massive. Mais la mécanique orbitale n’a pas d’humour : multiplication des objets, risques de collisions, contraintes de spectre, pollution lumineuse, responsabilité juridique. Le dossier ouvre donc une bataille : innovation énergétique et industrielle, contre soutenabilité durable de l’orbite et acceptabilité politique.

Le dépôt à la FCC qui change l’échelle du débat

Le fait brut est spectaculaire : un dossier transmis à la Federal Communications Commission pour autoriser un système de un million de satellites orientés calcul, et non seulement télécom. L’information a été révélée par plusieurs médias anglo-saxons fin janvier et début février 2026, sur la base du dépôt et de ses premières synthèses publiques.

Il faut lire ce chiffre comme un plafond, pas comme un plan de production déjà verrouillé. Les opérateurs de constellations demandent souvent « large » pour négocier ensuite. SpaceX l’a déjà fait sur Starlink, en sollicitant des volumes très élevés puis en avançant par paliers, au rythme des autorisations et des contraintes industrielles.

Mais même « plafond », le symbole compte. On passe d’un monde où l’orbite basse héberge des réseaux de communication à un monde où l’orbite deviendrait une extension du cloud, avec du calcul distribué, du stockage, et potentiellement des fonctions de traitement plus sensibles. Autrement dit : l’espace comme salle serveurs. Et ce n’est plus une métaphore.

La logique industrielle derrière l’IA dans l’espace

Le raisonnement de SpaceX tient en trois mots : énergie, latence, goulots d’étranglement.

D’abord l’énergie. En orbite, la ressource solaire est abondante et plus régulière qu’au sol, sans alternance météo, sans saisons au sens terrestre, et avec des contraintes d’intermittence différentes selon l’orbite. L’idée est de convertir cette énergie en électricité, puis en calcul, puis en « valeur » IA. Sur le papier, c’est presque trop beau : vous branchez des panneaux, vous obtenez des téraflops, et personne ne vient se plaindre du bruit des groupes froids.

Ensuite la latence et surtout le débit. Une grande partie des données produites par l’écosystème spatial (imagerie, météo, surveillance, télémétrie, science) finit par être ramenée au sol via des stations, avec des fenêtres de visibilité, des limitations de spectre et des coûts d’infrastructure. Déplacer une partie du tri, de la compression, de l’annotation et de l’analyse en orbite, c’est réduire le volume à descendre et accélérer le cycle « capteur → décision ».

Enfin le goulot d’étranglement de l’infrastructure IA terrestre. Le monde découvre depuis deux ans que l’IA n’est pas seulement une question d’algorithmes. C’est une affaire de puissance électrique, de foncier, d’acceptabilité locale, de réseaux et d’eau pour le refroidissement. Les projets de data centers rencontrent des résistances et des contraintes physiques très prosaïques. Le pari de l’orbite, c’est de contourner une partie de ces frictions, en échange d’autres frictions bien plus… orbitales.

Les briques techniques qui rendent l’idée crédible

La notion de centres de calcul en orbite

L’expression IA orbitale recouvre plusieurs fonctions, qui ne sont pas équivalentes :

  • L’inférence en bord de réseau : exécuter des modèles pour détecter, classer, corriger, alerter.
  • Le prétraitement : correction radiométrique, mosaïquage, compression intelligente, filtrage.
  • L’orchestration de flotte : optimiser l’allocation de tâches à des nœuds de calcul.
  • L’entraînement : beaucoup plus lourd, plus énergivore, et plus sensible aux erreurs.

Dans un scénario réaliste à court terme, l’inférence et le prétraitement sont les cibles naturelles. L’entraînement massif « façon GPU farm » en orbite est possible en théorie, mais c’est là que les problèmes de masse, de dissipation thermique et de maintenance deviennent brutaux.

Les liaisons inter-satellites et l’architecture distribuée

Pour qu’un nuage de satellites compute ressemble à un système cohérent, il faut des échanges rapides entre nœuds. SpaceX mise sur des liaisons laser déjà présentes sur certaines générations Starlink. L’intérêt est double : décharger le sol et construire un réseau maillé au-dessus des océans ou des zones mal couvertes.

Une architecture crédible ressemblerait à du calcul distribué : des nœuds hétérogènes, des tâches découpées, de la redondance, et une tolérance aux pannes élevée. Car en orbite, la panne n’est pas une exception : c’est un coût d’exploitation.

La gestion thermique, le vrai impôt du vide

On croit souvent que le vide « refroidit ». C’est faux. Le vide isole. En orbite, il n’y a pas de convection ; la dissipation se fait surtout par rayonnement, via radiateurs. Plus vous calculez, plus vous chauffez. Plus vous chauffez, plus vous devez rayonner, donc plus vous avez besoin de surface, donc plus vous ajoutez de masse et de complexité.

C’est ici que l’idée de « data center satellite » se heurte à un mur d’ingénierie. Un satellite de communication supporte déjà une gestion thermique exigeante. Un satellite de calcul haute densité, lui, transforme l’électricité en chaleur de façon continue. Le design devient un compromis permanent entre puissance, masse, surface rayonnante, et durée de vie.

La résilience aux radiations et la fiabilité du calcul

L’espace abîme l’électronique. Les particules énergétiques provoquent des erreurs (single-event upsets), des dégradations, et des pannes. Faire tourner des charges de calcul intensives dans un environnement radiatif implique des architectures tolérantes aux fautes, de la correction d’erreurs, des redondances, et parfois du matériel plus durci… donc plus cher et moins performant à puissance égale. Bref, pas de miracle, seulement des arbitrages.

Les orbites envisagées et la question des cohabitations

Des synthèses publiques évoquent une organisation en shells orbitaux étroits (des « couches ») et des altitudes pouvant s’étendre de l’orbite basse à des altitudes nettement plus élevées, avec des inclinaisons variées, dont des configurations proches du solaire synchrone. Si ces paramètres se confirment dans les documents publics complets, ils pointent un objectif : s’insérer dans des corridors orbitaux tout en laissant de la place à d’autres systèmes.

Starlink SpaceX

Le modèle économique et la question qui finance quoi

C’est ici qu’il faut être franc : un million de satellites, même « plus tard », c’est un projet qui ne peut pas se financer à la petite semaine.

Du côté de xAI, l’actualité est claire : l’entreprise a annoncé une levée de 20 milliards de dollars début janvier 2026. Reuters a également rapporté une valorisation de l’ordre de 230 milliards de dollars pour cette levée, et des discussions de rapprochement entre SpaceX et xAI.

Du côté de SpaceX, Reuters a évoqué un projet d’introduction en bourse pouvant chercher à lever plus de 25 milliards de dollars, avec une valorisation dépassant 1 000 milliards de dollars selon des sources proches du dossier. Là encore, ce n’est pas un budget « orbital data centers » clef en main, mais c’est un carburant possible.

Reste la question du coût unitaire. Les chiffres précis de fabrication sont jalousement gardés. On ne peut donc travailler qu’en fourchettes publiques et prudentes. Un repère utile : le rapport de progression Starlink 2024 mentionne une masse d’environ 575 kg (1 267 lb) pour des satellites V2 Mini « optimisés ». Une autre source industrielle citée par Eurospace a utilisé des hypothèses de coût par satellite entre 1 et 1,5 million de dollars selon les versions, en rappelant que le « coût marginal » annoncé dans le débat public peut être plus bas que le coût complet.

Même en prenant une hypothèse très basse et très théorique de 0,5 million de dollars par satellite « tout compris » (fabrication + une part de lancement), on parle de 500 milliards de dollars à l’échelle d’un million d’unités. À 1 million, c’est 1 000 milliards. Et cela ne compte ni les stations sol, ni les opérations, ni le renouvellement. Le chiffre sert à comprendre une chose : le projet n’est pas « un produit », c’est une stratégie. Et une stratégie qui n’a de sens que si SpaceX parvient à industrialiser le lancement à un coût marginal radicalement inférieur, avec Starship, et à transformer le calcul orbital en revenus récurrents.

La pression sur l’orbite et le risque de retour de bâton

La densité d’objets et le risque de collisions

L’Agence spatiale européenne rappelle que la quantité de débris et d’objets suivis augmente rapidement : environ 35 000 objets sont suivis, dont une fraction seulement est active, le reste étant des débris de plus de 10 cm. Les statistiques ESA indiquent aussi des catalogues de plusieurs dizaines de milliers d’objets suivis, et plus de 14 000 satellites encore fonctionnels, chiffres qui dépendent des définitions et des réseaux de suivi.

Augmenter drastiquement la population de satellites multiplie mécaniquement les interactions et la complexité de coordination. Même si chaque satellite sait manœuvrer, il faut gérer les priorités, les règles de passage, les défaillances, et l’imprévisible. Et l’imprévisible, en orbite, finit en débris spatiaux.

La dynamique de cascade et la crainte d’un effet systémique

Le spectre redouté, c’est l’effet Kessler : un scénario où les collisions génèrent plus de débris qu’il ne s’en désorbite naturellement, rendant certaines altitudes progressivement inutilisables. Des analyses et tribunes rappellent que le risque augmente à mesure que l’orbite basse se remplit, et que les règles actuelles peinent à suivre la cadence.

La pollution lumineuse et la friction avec l’astronomie

Starlink a déjà cristallisé un conflit avec la communauté astronomique. Même avec des visières, des revêtements, et des efforts d’atténuation, les constellations modifient le ciel, compliquent certaines observations, et posent des questions de radiofréquences. Une constellation « data centers » pourrait ajouter des contraintes, selon ses bandes de fréquences, ses lasers et sa densité.

La responsabilité et le risque réglementaire

Le dépôt à la FCC n’est qu’un volet. Il y a la coordination internationale (fréquences, interférences), les règles de désorbitation, les exigences de mitigation, et l’acceptabilité politique. La FCC a montré en janvier 2026 qu’elle pouvait autoriser, mais aussi limiter : SpaceX a obtenu 7 500 satellites Gen2 supplémentaires, pas les près de 30 000 demandés, avec des jalons stricts de déploiement.

En clair : l’autorité sait dire oui, mais elle sait aussi dire « pas à cette vitesse, pas à cette échelle ». Un million de satellites serait donc, au minimum, un marathon de dossiers, d’arbitrages et de compromis.

Le contexte géopolitique qui pousse à accélérer

Ce dossier n’arrive pas dans un vide stratégique. La Chine a également communiqué sur des ambitions de centres de calcul spatiaux et de « Space Cloud » d’ici 2030, avec des infrastructures solaires de grande ampleur dans le discours.

Dans cette logique, le calcul en orbite devient un enjeu de souveraineté technologique : qui maîtrise la chaîne complète, du lanceur à la plateforme, du réseau aux modèles IA ? Le rapprochement évoqué entre SpaceX et xAI prend ici une couleur particulière : intégrer lancement, constellation, et logiciels IA dans une même stratégie industrielle.

La question finale que personne ne peut esquiver

Le projet fait rêver parce qu’il s’attaque à un problème réel : la faim énergétique et matérielle de l’IA. Il inquiète parce qu’il traite l’orbite comme un terrain industriel extensible à l’infini, alors qu’elle est finie, fragile, et déjà chargée.

Le point clé, dans les mois qui viennent, sera moins le chiffre « un million » que la trajectoire de crédibilité : quelles orbites, quelles règles de mitigation, quelle transparence sur les manœuvres, quelles garanties de désorbitation, et quel modèle économique démontrable à petite échelle. Si SpaceX sait prouver qu’un « compute layer » orbital réduit vraiment les coûts et les impacts au sol, tout en restant soutenable en orbite, alors l’idée pourrait s’imposer.

Sinon, ce dossier restera ce qu’il est déjà un peu : une proposition gigantesque, lancée comme on lance un défi. Avec une différence majeure par rapport à une punchline : en orbite, les conséquences restent longtemps.

Sources

Reuters, SpaceX seeks FCC nod for solar-powered satellite data centers for AI, 31 janvier 2026.
Reuters, Exclusive: Musk’s SpaceX in merger talks with xAI ahead of planned IPO, 29 janvier 2026.
xAI, annonce officielle Series E (20 milliards $), janvier 2026.
Reuters, Musk’s xAI raises $20 billion in upsized Series E funding round, 6 janvier 2026.
Reuters, SpaceX IPO could raise more than $25 billion, décembre 2025.
ESA, ESA Space Environment Report 2024 (objets suivis, débris, tendances), 19 juillet 2024.
ESA, DISCOSweb Space Environment Statistics (statistiques d’objets en orbite).
FCC, FCC Approves Next-Gen Satellite Constellation (autorisation Gen2), 9 janvier 2026.
SpaceX, Starlink Progress Report 2024 (masse V2 Mini optimisée).
Space.com, Starlink satellites: facts, tracking and impact on astronomy, décembre 2025 / janvier 2026.
DatacenterDynamics, SpaceX files for million satellite orbital AI data center megaconstellation, 31 janvier 2026.
The Verge, SpaceX wants to put 1 million solar-powered data centers into orbit, 31 janvier 2026.

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