Northrop Grumman décroche MUX TACAIR pour les Marines et consolide sa puissance sur les moteurs SRM, clés de la défense hypersonique américaine.
En résumé
Northrop Grumman vient de sécuriser un contrat majeur du US Marine Corps sur le programme MUX TACAIR, visant à opérationnaliser un loyal wingman autonome basé sur le XQ-58 Valkyrie de Kratos. Montant annoncé : environ 231,5 millions de dollars, sur 24 mois, via un mécanisme de contrat accéléré (OTA) taillé pour la mise au point rapide et les démonstrations en conditions réalistes. Pour les Marines, l’enjeu est direct : augmenter le volume de plateformes disponibles, étendre la portée des capteurs, offrir des options de guerre électronique, et absorber le risque dans des environnements très contestés, tout en “collant” à leur doctrine d’opérations expéditionnaires. En parallèle, la valorisation élevée de Northrop s’explique aussi par un autre pilier : sa domination sur les solid rocket motors (SRM), moteurs à propergol solide indispensables à la production de missiles et à la montée en puissance de l’architecture américaine de défense, y compris face aux menaces hypersoniques. Cette double position, autonomie aérienne + propulsion critique, place Northrop au cœur des priorités industrielles du Pentagone.
Le contrat MUX TACAIR qui donne un accélérateur opérationnel aux Marines
Le fait marquant, fin janvier, est la sélection de Northrop Grumman pour le programme Marine Air-Ground Task Force Uncrewed Expeditionary Tactical Aircraft, plus connu sous le nom MUX TACAIR. Le contrat, estimé à 231,5 millions de dollars, est structuré pour durer 24 mois et vise une logique de prototypage rapide, avec une finalité claire : mettre sur orbite opérationnelle un drone capable de voler “avec” des avions pilotés, pas seulement “à côté” d’eux.
Le choix du tandem Northrop–Kratos n’est pas anecdotique. Kratos apporte un vecteur déjà connu, le XQ-58A Valkyrie. Northrop apporte les briques qui font la différence dans une guerre moderne : autonomie, missionisation, intégration des capteurs, commandes et contrôle, logique d’emploi “collaboratif”. L’objectif n’est pas de construire un drone de plus, mais un élément de système.
Pour le US Marine Corps, cette approche colle parfaitement à une contrainte structurelle : faire beaucoup avec peu, opérer loin, et tenir dans des environnements où l’aviation ne peut plus supposer un ciel “propre”.
La logique du loyal wingman vue du terrain, sans fantasme
Le terme loyal wingman est souvent vendu comme un “copilote robot”. C’est une vision trop romancée. Dans la réalité, le loyal wingman est d’abord une plateforme qui permet de multiplier les options tactiques sans multiplier les pilotes.
Dans une mission de pénétration ou de supériorité aérienne, un avion piloté reste précieux et rare. On évite de l’exposer inutilement. Le drone, lui, peut :
- aller ouvrir la voie et chercher l’illumination radar adverse,
- attirer des tirs et déclencher des systèmes sol-air,
- étendre la vision tactique grâce à des capteurs déportés,
- servir de relais de données dans une zone brouillée,
- jouer un rôle de guerre électronique ou d’appui air-sol.
Les documents budgétaires associés au programme expliquent que ces systèmes doivent améliorer la létalité et soutenir des forces “stand-in”, capables d’agir au contact d’un adversaire puissant, en acceptant une pression constante sur le spectre électromagnétique et sur l’espace aérien.
Autrement dit : ce n’est pas un drone “de salon”. C’est un outil pensé pour survivre, ou au moins pour durer assez longtemps pour rendre un service tactique déterminant.
Les performances du XQ-58 Valkyrie et ce qu’elles changent réellement
Le XQ-58A Valkyrie est présenté comme une plateforme “abordable” et massifiable, avec une architecture compatible avec une logique d’attrition. Ses caractéristiques connues donnent un ordre de grandeur utile.
Le drone mesure environ 9,1 m de long (30 ft) pour 8,2 m d’envergure (27 ft). Sa masse maximale au décollage est donnée autour de 2 722 kg (6 000 lb). Côté emport, on retrouve environ 272 kg de charge utile interne (600 lb) et 272 kg en externe (600 lb), ce qui permet de combiner capteurs, pods, et potentiellement des effecteurs selon les configurations.
La portée annoncée est un point clé. Les sources évoquent une autonomie maximale d’environ 5 556 km (3 000 nautical miles). Ce chiffre doit toujours être pris avec prudence selon le profil de vol et l’emport, mais il illustre l’idée : le Valkyrie n’est pas un drone “courte patte”. Il vise des distances compatibles avec des scénarios Indo-Pacifique et des opérations dispersées.
Sur le plan vitesse, les données ouvertes indiquent un régime de croisière autour de Mach 0,72. Ce n’est pas un intercepteur supersonique. Ce n’est pas son rôle. Sa valeur est ailleurs : aller loin, rester dans la zone, fournir des effets, et revenir si possible.
Enfin, un détail compte beaucoup pour le US Marine Corps : la flexibilité de mise en œuvre. Les Marines cherchent des solutions qui peuvent fonctionner avec des bases austères, des déploiements rapides, et une logistique moins lourde que celle d’un chasseur.
L’impact direct pour l’armée américaine : du volume, du risque absorbé, du rythme
Ce contrat n’est pas une simple ligne budgétaire. Il structure une évolution de l’aviation tactique américaine.
Le premier bénéfice est le volume. Les forces aériennes occidentales ont un problème croissant : les avions pilotés sont plus performants, mais plus chers et moins nombreux. Le drone loyal wingman sert à “densifier” une patrouille. Il ajoute des capteurs, de la présence, de la saturation possible.
Le deuxième bénéfice est le risque absorbé. Dans une zone très défendue, on préfère perdre un drone plutôt qu’un pilote, et surtout plutôt qu’un avion stratégique dont la perte a un coût politique et industriel massif.
Le troisième bénéfice est le rythme. Les programmes de drones autonomes sont aussi une réponse au tempo technologique. Un drone peut être modifié, reconfiguré, mis à jour plus vite qu’une flotte pilotée qui dépend de cycles longs de certification.
Et c’est là qu’un acteur comme Northrop est bien placé : l’entreprise ne vend pas seulement un “produit”, elle vend une capacité d’intégration dans une architecture de combat.
L’intégration de l’autonomie : le vrai saut qualitatif du programme
Le cœur technologique du sujet est l’autonomie utile. Un drone loyal wingman n’a pas besoin d’être “conscient”. Il doit être fiable.
Trois capacités sont déterminantes :
- naviguer et tenir une mission sans saturation cognitive côté humain,
- gérer des modes dégradés en cas de brouillage ou perte de liaison,
- comprendre sa place dans une équipe, avec une hiérarchie claire.
C’est précisément ce que le programme cherche à industrialiser : non pas “un drone autonome”, mais des comportements utiles au combat collaboratif. Cela inclut des fonctions très concrètes comme la gestion de trajectoire, l’évitement, la tenue de formation, l’optimisation de route, et l’exécution d’actions simples sur commande.
Le fait que le contrat passe par une structure OTA n’est pas un détail administratif. Cela traduit une volonté de vitesse : tester vite, apprendre vite, corriger vite, puis industrialiser.
La domination SRM de Northrop, un levier industriel décisif pour la défense hypersonique
La deuxième jambe du sujet est moins visible du grand public, mais elle pèse lourd dans l’analyse financière : les moteurs à propergol solide.
Les SRM sont les “muscles” d’une grande partie des missiles modernes. Ils fournissent l’accélération initiale, les phases de boost, et parfois des étages entiers de propulsion. Sans SRM en volume, il n’y a pas de production de missiles à l’échelle.
Northrop a consolidé cette position depuis l’acquisition d’Orbital ATK, finalisée en 2018, transaction structurée autour de 7,8 milliards de dollars en cash et 1,4 milliard de dette assumée. Cette opération a renforcé sa présence dans la propulsion solide, avec un enjeu de souveraineté industrielle américaine.
Depuis, Northrop communique sur des investissements lourds : plus d’un milliard de dollars injecté dans ses capacités SRM sur plusieurs années, avec un objectif affiché de montée en puissance. La société évoque aussi une extension de son empreinte industrielle d’environ un million de pieds carrés, soit près de 92 900 m², pour soutenir la propulsion.
Cette dynamique est directement liée à l’explosion de la demande : défense aérienne, missiles tactiques, et surtout architecture antimissile renforcée face à l’hypersonique.

L’hypersonique : pourquoi les SRM restent au centre du jeu
Le mot “hypersonique” déclenche souvent des raccourcis. Techniquement, Mach 5+ est un seuil, mais le vrai défi est la manœuvre, la trajectoire et la fenêtre d’interception.
Pour intercepter une menace hypersonique, il faut :
- détecter tôt,
- suivre en continu,
- lancer vite,
- accélérer fort,
- guider précisément,
- corriger en phase terminale.
Dans cette chaîne, la propulsion compte énormément. Un intercepteur doit atteindre un point de rendez-vous dans un temps très court. Sans accélération, pas de fenêtre d’interception. Les SRM restent donc une brique clé, même quand les systèmes de guidage deviennent plus sophistiqués.
C’est aussi pour cette raison que les tensions sur la supply chain SRM sont prises très au sérieux aux États-Unis. La question n’est pas seulement “peut-on concevoir un intercepteur ?”, mais “peut-on en produire assez vite ?”.
Le Pentagone a même franchi un cap inédit en annonçant un investissement direct d’un milliard de dollars dans une entité liée aux moteurs de missiles, signe que la propulsion devient un enjeu industriel critique, presque au niveau d’une ressource stratégique.
Une valorisation élevée, parce que Northrop est placé sur deux goulots d’étranglement
Les analystes parlent d’une valorisation “haute” pour une raison simple : Northrop est positionné sur deux goulots d’étranglement modernes.
Le premier est l’autonomie militaire. Tout le monde veut du combat collaboratif. Peu d’acteurs savent intégrer une autonomie robuste, la missioniser, et la rendre compatible avec des doctrines opérationnelles.
Le second est la propulsion solide. Tout le monde veut plus de missiles, plus vite. Peu d’acteurs savent produire des SRM à grande cadence, avec les contraintes de sécurité, de qualité et de certification.
Dans un contexte où la demande américaine augmente sur la défense aérienne et antimissile, cette double position donne à Northrop une valeur structurelle. Même si un programme de drone évolue, même si un calendrier change, les SRM restent nécessaires. Et la course à la défense hypersonique est un moteur de long terme.
Ce que le programme MUX TACAIR annonce pour la prochaine décennie
Le contrat MUX TACAIR est une étape, pas une finalité. Il annonce un changement durable de l’aviation de combat américaine.
L’avenir ressemble de plus en plus à un mix :
- un noyau d’avions pilotés, très performants, très chers,
- une couronne de drones collaboratifs, plus nombreux, plus flexibles,
- une capacité d’attrition assumée, pour tenir face aux défenses modernes.
Pour les Marines, qui doivent opérer depuis des positions avancées et parfois isolées, l’intérêt est évident : disposer d’un outil qui étend la portée et réduit le risque humain.
Pour Northrop, l’enjeu est stratégique : si l’entreprise devient un acteur central du loyal wingman “de série”, elle verrouille un marché qui ne fera que grandir. Et si elle conserve sa domination SRM au moment où les États-Unis veulent doubler les cadences de moteurs, elle reste au cœur du réarmement industriel.
Le point qui décidera de tout : l’efficacité en environnement brouillé
Le test ultime ne sera pas une démonstration en ciel clair. Ce sera la capacité à fonctionner dans un espace saturé de brouillage, de cybermenaces et de contre-mesures.
Un drone autonome n’a de valeur militaire que s’il tient en conditions dégradées. Et un programme n’a de valeur industrielle que s’il passe du prototype au lot de production, puis au soutien sur la durée.
C’est là que Northrop est attendu. Le contrat MUX TACAIR est un pari sur une transition rapide vers du concret. Et la propulsion SRM est un pari sur la capacité américaine à produire “au rythme de la guerre moderne”, pas au rythme des cycles budgétaires.
Sources
DefenseScoop — “Marine Corps taps Northrop, Kratos for loyal wingman drone effort”
Northrop Grumman (communiqué officiel) — “Northrop Grumman to Rapidly Develop Marine Corps CCA with Kratos Valkyrie UAS”
Breaking Defense — “Northrop, Kratos team picked for Marine Corps drone wingmen”
The War Zone — “USMC XQ-58 Valkyrie development makes leap forward with new contract”
USNI News — “Northrop Grumman to advance Kratos XQ-58 Valkyrie drone for Marine Corps loyal wingman program”
DefenseScoop — “Marine Corps CCA/MUX TACAIR reflected in FY26 budget request”
U.S. Department of Defense — “2025 Marine Corps Aviation Plan” (PDF)
Northrop Grumman — “Solid Rocket Motors Propulsion: Boosting Production”
Northrop Grumman (communiqué officiel) — “U.S. Navy Selects Northrop Grumman for Second-Stage Solid Rocket Motor Program”
Financial Times — “Northrop Grumman’s valuation supported by solid rocket motor dominance”
U.S. Federal Trade Commission — “Northrop Grumman / Orbital ATK Matter”
Spaceflight Now — “Northrop Grumman completes Orbital ATK acquisition”
Kratos Defense — “XQ-58A Valkyrie (Product Sheet / Datasheet)”
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