De 96 à 400 intercepteurs THAAD par an : ce que révèle l’accord Lockheed-Pentagone sur la guerre des stocks, les coûts et les acheteurs.

En résumé

Le Pentagone et Lockheed Martin ont acté un accord-cadre pour faire passer la production d’intercepteur THAAD de 96 à environ 400 unités par an, sur sept ans. Derrière l’annonce, il y a un problème concret : la défense antimissile consomme des missiles vite, surtout quand les déploiements se multiplient au Moyen-Orient et que les stocks doivent rester crédibles face à des salves. THAAD n’est pas une “batterie de DCA” classique. C’est un système mobile conçu pour frapper un missile balistique en phase terminale, y compris à haute altitude, par collision hit-to-kill, guidé par le radar AN/TPY-2. La hausse de cadence vise autant la quantité que la résilience industrielle. Les chiffres de budget montrent un coût élevé par missile et par unité, ce qui rend la planification pluriannuelle décisive. Les achats américains s’additionnent aux ventes à l’export via Foreign Military Sales, notamment dans le Golfe.

L’annonce qui dit surtout une chose : les stocks ne suivent plus

Lockheed Martin a communiqué sur un mécanisme de montée en puissance industrielle, adossé à l’État fédéral, pour augmenter fortement la cadence de production des intercepteurs THAAD. Le jalon est massif : passer de 96 à environ 400 missiles par an, sur une période de sept ans, avec un premier contrat attendu sur l’exercice budgétaire 2026.

Cette trajectoire ne sort pas de nulle part. La logique est simple. Les conflits récents ont montré qu’une défense sol-air ou antimissile ne se “possède” pas, elle se consomme. Et elle se consomme vite dès que l’adversaire tire en salves, multiplie les vecteurs, ou force la défense à engager plusieurs intercepteurs sur une seule menace pour augmenter la probabilité de destruction.

Le message implicite est plus intéressant que la communication financière. Washington considère qu’il faut pouvoir soutenir un rythme d’engagement durable, sur plusieurs théâtres, tout en continuant à armer ses alliés. Si la chaîne ne suit pas, la posture de dissuasion se dégrade. Et là, la technologie ne compense plus le manque de volume.

Le THAAD, une défense antimissile pensée pour frapper haut et loin

THAAD signifie Terminal High Altitude Area Defense. Sa mission est spécifique : intercepter des missiles balistiques en fin de trajectoire, au moment où ils redescendent vers leur cible. Ce positionnement “terminal” le distingue d’autres briques du bouclier, qui peuvent viser plus tôt dans le vol ou plus bas dans l’atmosphère.

THAAD est souvent décrit comme une couche intermédiaire. Il couvre une zone plus large qu’un Patriot et complète d’autres systèmes comme Aegis BMD en mer. En clair, il sert à protéger un périmètre critique (base, ville, installation stratégique) contre des menaces balistiques de courte à moyenne portée, et certaines menaces de portée intermédiaire dans des cas limités.

Le système est mobile. C’est un point clé pour la crédibilité opérationnelle : on déploie, on déplace, on disperse. On évite de figer la défense sur un site unique, donc de la rendre prévisible.

La mécanique d’interception : “hit-to-kill” ou rien

THAAD utilise une logique hit-to-kill. Il n’y a pas de charge explosive destinée à souffler la cible. L’intercepteur détruit le véhicule de rentrée par l’énergie cinétique de l’impact. Cette approche impose deux exigences.

Première exigence : la précision. Le système doit calculer une solution d’interception en temps réel, avec une marge d’erreur minuscule. Deuxième exigence : la discrimination. Il faut distinguer ce qui est réellement la charge menaçante, au milieu des débris, leurres ou séparations d’étages, selon le scénario.

Techniquement, l’intercepteur suit une trajectoire guidée par le système de conduite de tir, puis son autodirecteur et ses capacités de manœuvre terminale assurent l’alignement final. L’intérêt opérationnel est clair : frapper le missile avant l’impact réduit aussi les risques liés à des charges non conventionnelles, car l’interception peut se faire à haute altitude.

La composition d’une unité : des camions, des missiles, et 90 soldats

Les chiffres publics permettent de comprendre l’échelle réelle d’un “déploiement THAAD”. D’après des documents de référence américains, une batterie THAAD correspond typiquement à 6 lanceurs montés sur camions, 48 intercepteurs (8 par lanceur), un radar, et un élément de conduite de tir et de communications. L’effectif annoncé tourne autour de 90 soldats pour une batterie.

Cette donnée compte, parce qu’elle rappelle une réalité : l’intercepteur n’est qu’une partie du coût. Le radar, le C2, les moyens de soutien, la maintenance, la formation, l’alerte et la rotation du personnel font la différence entre un système “sur le papier” et une capacité disponible.

À l’échelle américaine, l’U.S. Army dispose de huit batteries THAAD. Certaines sont basées au Texas, une est en Corée du Sud, et une autre à Guam. Cette répartition illustre la priorité donnée à l’Indo-Pacifique, tout en gardant une capacité de projection vers d’autres régions.

Le radar AN/TPY-2, le cœur qui voit loin

Le radar AN/TPY-2 est un radar bande X conçu pour détecter, suivre et aider à discriminer des menaces balistiques. Son rôle est double.

Il fournit la piste de tir pour l’interception. Et il peut aussi contribuer à l’alerte avancée et à la qualité de la situation aérienne, selon le mode et l’intégration. Concrètement, plus la piste est stable et “propre”, plus la solution de tir est robuste, et plus on évite de gaspiller des intercepteurs sur des engagements mal évalués.

C’est aussi pour cela que THAAD est souvent déployé comme un système complet. Le missile sans le radar est inutile. Le radar sans la chaîne de tir n’est qu’un capteur.

Pourquoi quadrupler la production : la guerre des volumes, pas des communiqués

La hausse de cadence répond à trois moteurs.

Le premier, c’est l’activité opérationnelle. Des batteries THAAD ont été projetées à plusieurs reprises, y compris pour renforcer la protection de forces américaines ou d’alliés. Le simple fait de déployer augmente la consommation logistique, les besoins d’entraînement, et la nécessité de reconstituer le stock.

Le deuxième, c’est la menace. La prolifération des missiles balistiques, et l’amélioration de leur précision, oblige à densifier les défenses. Les adversaires misent sur la saturation. La défense doit donc avoir du “profondeur de magasin”, c’est-à-dire assez de missiles disponibles pour tenir dans la durée.

Le troisième, c’est l’export. Les ventes à des partenaires du Golfe et la perspective de nouveaux acheteurs ajoutent une pression industrielle. Les États-Unis ne veulent pas choisir entre “réassortir l’armée” et “honorer les alliés”. Ils veulent faire les deux.

Dans ce cadre, le passage à 400 missiles par an n’est pas un luxe. C’est un rattrapage, étalé dans le temps, avec un objectif : rendre la capacité soutenable.

Les coûts : un intercepteur cher, et une batterie encore plus

Le point le plus sensible est le prix. Un intercepteur THAAD vaut plusieurs millions de dollars. Les estimations publiques citées dans des documents de référence tournent autour de 12,7 millions de dollars par missile dans certains travaux, ce qui donne déjà une idée de l’échelle budgétaire dès qu’on parle de centaines d’unités.

Et il faut regarder plus haut. Une approche de coût “par batterie” peut inclure les missiles, les lanceurs, le radar, le C2, les véhicules de soutien, la formation, les pièces, et la mise en service. Des estimations de type “tout compris” peuvent dépasser largement le milliard. Un travail de l’AEI propose, à titre incrémental, environ 2,73 milliards de dollars pour acquérir une batterie avec un lot important d’intercepteurs, et environ 32,5 millions de dollars par an pour l’exploitation et le maintien en condition.

Il faut être franc : à ces niveaux de prix, la seule façon d’être cohérent, c’est la planification pluriannuelle. Sans visibilité sur plusieurs exercices, l’industriel n’investit pas, les sous-traitants n’augmentent pas, et le coût unitaire ne baisse pas.

THAAD Interceptor Lockheed

Qui achète et pourquoi : États-Unis d’abord, alliés ensuite

Côté américain, THAAD relève de la Missile Defense Agency pour le développement et certains aspects du soutien, avec l’U.S. Army pour l’opérationnel. Les priorités suivent la géographie des menaces perçues : Indo-Pacifique et Moyen-Orient.

Côté export, l’axe majeur est le Golfe. L’exemple le plus connu reste l’Arabie saoudite, avec une vente potentielle annoncée à 15 milliards de dollars comprenant 44 lanceurs et 360 missiles, plus des radars et des éléments de commandement. Les Émirats arabes unis figurent aussi parmi les clients, avec des contrats et des réapprovisionnements, dont une approbation américaine mentionnant 96 intercepteurs et un paquet de soutien chiffré à plusieurs milliards.

La logique d’achat est constante : les États de la région cherchent une capacité crédible contre les missiles balistiques et les menaces régionales. THAAD leur apporte une couche haute altitude qui complète Patriot et d’autres systèmes.

Il existe aussi des signaux politiques autour d’un intérêt de pays comme le Qatar, même si, dans ces dossiers, il faut toujours distinguer annonces, intentions et contrats exécutés.

Les raisons industrielles : ouvrir le goulot d’étranglement

Produire un intercepteur en série n’est pas seulement assembler une “fusée”. Il faut sécuriser des composants à forte contrainte, des capacités de propulsion, des capteurs, de l’électronique durcie, et une chaîne de tests.

L’intérêt d’un cadre sur sept ans est de permettre des investissements lourds : outillages, lignes, automatisation partielle, recrutement et formation, et surtout sécurisation des sous-traitants. Sans cela, la production plafonne, même si l’État signe des commandes.

L’accord évoque aussi une logique de performance partagée : si l’industriel dépasse des objectifs, une partie de la valeur peut être réinjectée pour accélérer encore la montée en capacité. C’est une façon de limiter la guerre des avenants et de déplacer le débat vers un sujet concret : livrer plus, plus vite, avec moins d’aléas.

La question qui dérange : 400 par an, est-ce suffisant ?

Même avec 400 intercepteurs par an, la réalité reste brutale : la défense antimissile est une course d’endurance. Si un conflit impose des engagements soutenus, la consommation peut dépasser rapidement les prévisions, surtout si l’adversaire force des tirs multiples par menace.

Le Pentagone semble donc chercher autre chose qu’une simple hausse de cadence. Il cherche de la prévisibilité, de la capacité de montée en charge, et une base industrielle qui tient sous stress. C’est exactement ce que révèle cet accord-cadre.

Le vrai test ne sera pas l’annonce. Ce sera l’exécution : livraisons, qualité, délais, et capacité à ne pas cannibaliser les besoins américains au profit des contrats export, ou l’inverse. Dans une guerre de stocks, la crédibilité se mesure à la logistique, pas aux slogans.

Sources

Reuters, « Lockheed Martin forecasts upbeat 2026 profit, revenue amid rising geopolitical tensions », 29 janvier 2026.
Lockheed Martin, communiqué de presse, « Lockheed Martin and U.S. Department of Defense sign framework agreement to quadruple THAAD interceptor production capacity », 29 janvier 2026.
Breaking Defense, article sur l’accord-cadre DoD–Lockheed visant l’augmentation de la production d’intercepteurs THAAD, janvier 2026.
Congressional Research Service (CRS), fiche d’information « THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) » / note de contexte sur la défense antimissile et les programmes associés, édition récente.
U.S. Department of Defense, Defense Security Cooperation Agency (DSCA), notification de vente à l’Arabie saoudite concernant THAAD (44 lanceurs, missiles, radars et soutien), référence 17-28, document officiel.
Federal Register, publication relative aux notifications de ventes d’armes et procédures associées (références liées à THAAD et ventes FMS), édition pertinente.
Reuters, dépêche sur l’approbation américaine d’une vente potentielle liée à THAAD aux Émirats arabes unis (missiles et soutien), 2 août 2022.
Lockheed Martin, communiqué de presse, « Lockheed Martin receives $1.96 billion THAAD production contract for the United Arab Emirates », 30 décembre 2011.
American Enterprise Institute (AEI), note/rapport « Estimating the Cost of Golden Dome » (estimations de coûts de systèmes antimissiles et ordres de grandeur), publication 2025.

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