Après l’arrêt du NGF commun, l’Europe poursuit son Combat Cloud. Architecture, drones, industriels et coût acceptable de l’attrition sont décisifs.
En résumé
L’arrêt du chasseur NGF commun en juin 2026 n’a pas entraîné la disparition complète du SCAF. La France et l’Allemagne ont confirmé en juillet leur volonté de poursuivre le Combat Cloud, tandis que les travaux sur les drones collaboratifs restent techniquement exploitables. Le principe est de connecter chasseurs, drones, capteurs, satellites et effecteurs dans une architecture distribuée capable de partager et traiter les données presque en temps réel. Mais une question devient centrale : combien peut coûter un drone que l’on accepte de perdre ? Le SCAF mélangeait plusieurs catégories, depuis le petit Remote Carrier consommable jusqu’au drone furtif réutilisable. Or ces appareils n’obéissent pas à la même économie. Un drone à quelques millions d’euros peut raisonnablement être exposé. Un appareil furtif de plusieurs dizaines de millions devient un véritable avion de combat sans pilote qu’il faut protéger. L’Europe doit désormais définir cette frontière économique avant de figer son architecture militaire.
Le SCAF survit à l’abandon de son chasseur commun
Le 8 juin 2026 a profondément changé la nature du Système de combat aérien du futur. La France et l’Allemagne ont renoncé à développer ensemble le New Generation Fighter, après des années de conflit entre Dassault Aviation et Airbus sur la maîtrise d’œuvre et la gouvernance.
Le reste n’a pourtant pas été abandonné.
Lors du Conseil des ministres franco-allemand du 17 juillet, Friedrich Merz a confirmé que la solution de cloud issue du FCAS serait poursuivie « dans un autre cadre ». Emmanuel Macron a indiqué que les projets concernant le Combat Cloud continueraient selon le calendrier prévu.
Le programme initial avait déjà absorbé 3,2 milliards d’euros pour la phase 1B. Le contrat signé en 2022 pouvait atteindre près de 8 milliards avec la phase 2 optionnelle. Ce cadre doit désormais être réorganisé puisque le démonstrateur NGF commun qui en constituait une pièce majeure a disparu.
Cette rupture prolonge les difficultés analysées autour du SCAF et de la souveraineté aérienne européenne. Mais elle met paradoxalement davantage en lumière la partie la plus moderne du programme : le réseau.
Le Combat Cloud n’est pas un simple réseau de communication
Parler de « cloud » peut induire en erreur. Il ne s’agit pas d’envoyer toutes les données militaires vers un immense serveur central.
L’architecture recherchée est distribuée.
Un Rafale, un Eurofighter, un drone, un avion radar, un satellite ou une frégate deviennent des nœuds d’un même réseau. Chaque plateforme fournit des informations et peut également en traiter localement.
Le principe repose sur plusieurs niveaux. Les capteurs détectent une menace. Les données sont fusionnées. L’intelligence artificielle aide à les hiérarchiser. L’information pertinente est distribuée aux utilisateurs qui en ont besoin. Le système peut ensuite attribuer une tâche à l’effecteur le mieux placé.
Un Rafale pourrait ainsi détecter partiellement une défense sol-air sans l’identifier précisément. Un Remote Carrier positionné plus près compléterait la localisation. Un troisième appareil effectuerait le brouillage. Une arme tirée par un autre avion pourrait finalement engager la cible.
Le capteur et le tireur ne doivent plus nécessairement être le même appareil.
Airbus dirigeait historiquement le pilier Combat Cloud, avec Thales pour la France et Indra pour l’Espagne. Son architecture MARS illustre désormais la direction technique prise : logiciels indépendants des plateformes, interfaces ouvertes, traitement distribué, edge computing et échange de données entre domaines aérien, terrestre, naval et spatial.
Les drones du SCAF ne forment pas une catégorie unique
C’est ici que le débat sur l’attrition devient crucial.
Le terme Remote Carrier recouvre des appareils très différents.
MBDA travaille notamment sur un Expendable Remote Carrier d’environ 4 mètres de longueur et 400 kg, volant à vitesse subsonique pendant environ une heure. Il pourrait emporter un brouilleur, un capteur, un relais de communications ou jouer le rôle de leurre.
Sa vocation même autorise sa destruction.
À l’autre extrémité apparaît une nouvelle génération de véritables avions de combat sans pilote. Airbus développe ainsi le U760 Ravenstorm, long d’environ 13 mètres pour 10 mètres d’envergure. Il doit pouvoir réaliser des frappes, participer au combat air-air ou mener des missions de guerre électronique.
Entre les deux, Airbus veut mettre en service dès 2029 avec la Luftwaffe le U740 Valkyrie, basé sur le XQ-58 américain de Kratos et doté du système de mission européen MARS.
L’A400M pourrait même devenir un avion-mère : Airbus estime qu’il serait capable de libérer jusqu’à 50 petits Remote Carriers ou 12 appareils lourds.
Cela change totalement la masse disponible au combat.

Le coût acceptable définit ce que signifie réellement « attritable »
Un appareil attritable n’est pas nécessairement un appareil jetable. Il est conçu pour revenir, mais sa perte ponctuelle doit rester économiquement supportable si elle permet de protéger un avion piloté ou d’accomplir la mission.
La distinction est fondamentale.
Un drone de 5 millions d’euros envoyé contre une défense antiaérienne pour protéger un chasseur et son pilote peut constituer un échange rationnel. Un drone de 30 ou 40 millions doté d’un radar AESA, d’un moteur sophistiqué et d’une importante suite de guerre électronique ne peut plus être sacrifié avec la même désinvolture.
L’Europe ne publie actuellement aucun plafond de coût officiel pour les Remote Carriers du SCAF.
Les programmes américains permettent néanmoins de situer le débat. Kratos indiquait récemment un coût d’environ 5,5 millions de dollars pour une version du XQ-58 Valkyrie produite en série limitée et évoquait environ 4 millions pour une commande d’une centaine d’appareils d’une autre configuration.
À l’autre extrémité, l’US Navy a fixé en 2026 un objectif maximal de 30 millions de dollars par Collaborative Combat Aircraft embarqué.
Cet écart montre que « drone de combat » ne constitue plus une catégorie économique pertinente.
Le véritable coût comprend aussi ce que transporte le drone
Fixer le prix de la cellule ne suffit d’ailleurs pas.
Un Remote Carrier peut coûter relativement peu cher mais emporter plusieurs millions d’euros d’électronique. Radar, capteur infrarouge, brouilleur, liaison de données sécurisée et armements augmentent très rapidement la valeur réellement exposée.
Il faut donc calculer le coût d’attrition complet : appareil, capteurs, armes, logiciel, soutien et surtout capacité industrielle à remplacer rapidement les pertes.
Un drone à 5 millions d’euros produit à dix exemplaires par an est moins « attritable » qu’un appareil à 8 millions fabriqué à cent exemplaires.
L’attrition est autant industrielle que financière.
C’est probablement la principale leçon de l’Ukraine. La masse ne repose pas uniquement sur un prix unitaire bas. Elle exige une chaîne industrielle capable de régénérer les stocks.
La France développe parallèlement un drone beaucoup plus précieux
La stratégie française ajoute une nuance importante.
Le futur drone associé au Rafale F5 et au combat collaboratif bénéficiera de l’expérience du nEUROn. Il doit être furtif, disposer d’emports internes, de capteurs avancés, d’une intelligence artificielle intégrée et même pouvoir être ravitaillé en vol.
Ce n’est clairement pas un petit consommable.
La loi actualisant la programmation militaire en août 2026 prévoit une première expérimentation de drones accompagnateurs vers 2028 et un démonstrateur opérationnel de drone de combat furtif à l’horizon 2035.
La France devra donc probablement disposer de plusieurs niveaux de drones : des effecteurs consommables relativement simples, des Remote Carriers récupérables et un UCAV furtif beaucoup plus coûteux travaillant avec le Rafale F5.
Le Combat Cloud peut réunir des avions que l’Europe ne construit plus ensemble
C’est peut-être la conséquence la plus intéressante de l’échec du NGF.
La France pourrait développer son propre successeur du Rafale. L’Allemagne peut poursuivre une solution Airbus, rejoindre une autre coopération ou acheter davantage d’appareils américains. Le GCAP constitue déjà une alternative européenne crédible.
L’Europe pourrait donc disposer demain de plusieurs chasseurs différents.
Ce qui doit être commun n’est alors plus nécessairement l’avion. C’est le langage numérique qui permet aux avions de combattre ensemble.
Un Combat Cloud européen réellement ouvert pourrait connecter Rafale F5, Eurofighter, futurs chasseurs, drones et systèmes de défense aérienne sans imposer une cellule unique.
Mais cela suppose de résoudre des questions encore plus sensibles que l’aérodynamique : qui contrôle les clés cryptographiques ? Qui possède les données ? Quel pays autorise une mise à jour ? Quels algorithmes peuvent attribuer une cible à un drone ? Que se passe-t-il lorsque les communications satellitaires sont brouillées ?
Le prochain vrai test du SCAF ne sera donc peut-être pas de fabriquer un avion. Il sera de démontrer que plusieurs nations peuvent partager une architecture de combat numérique souveraine, tout en conservant le contrôle de leurs armes.
Et pour les drones, l’équation sera plus brutale encore : l’Europe devra décider à l’avance combien elle accepte de perdre. Si chaque Remote Carrier devient trop sophistiqué, trop rare et trop cher pour être sacrifié, elle aura simplement recréé un avion de combat coûteux — sans pilote à bord.